Etre français aujourd'hui aujourd'hui et demain
Tome I - Les auditions publiques de la commission de la nationalité présidée par Marceau Long - Audience de Bruno Etienne le 18 Septembre 1987
Documentation Française - Collection des rapports officiels -1988
De Juin à Septembre 1987, la commission nommée par Jacques Chirac en vue d'étudier les principes d'une réforme du code de la nationalité a tenu une quarantaine de réunions, dont onze audiences publiques. Le Pari de Marseille reproduit ici l'intervention de Bruno Etienne. (Qui ne connaît pas encore mon cher vieux Maître? Principaux ouvrages: Les Européens d'Algérie et l'Indépendance, l'Islamisme radical, La France et l'Islam, Ils ont rasé la Mésopotamie et bien sur le chef d'oeuvre : Abdelkader !) .
A partir de travaux de recherche réalisés sous sa direction à Marseille, le chercheur délivre ici aux acteurs des clés majeures d'interprétation, pour comprendre le rapport de la société française aux groupes sociaux qu'elle repère confusément, sous une taxinomie instable : "musulmans", "immigrés", "beurs" ....etc.
L'avertissement du chercheur, qui annonçait que " la 3è génération va remettre des bombes pour revenir au Tamazight perdu", revêt dix ans plus tard des accents prophétiques : de Malik Oussekine à Mohamed Kelkal, les gouvernants sont restés les mêmes et la société française avait été prévenue. Un texte indispensable dont le Pari de Marseille cite ici quelques extraits.
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(...)
M. Etienne
Monsieur le président, je suis aussi un citoyen et les sujets que vous abordez me concernent, et je tennis à faire cette déclaration d'autant plus qu'il est très difficile de présenter des années de travaux sur le terrain en dix minutes. Donc, contrairement à ce que font les intellectuels irresponsables habituellement, je vais faire des propositions très concrètes. `Je voudrais d'abord dire deux choses. Il se trouve que moi, je n'ai pas peur. Je suis comme le héros de Buzatti dans Le Désert des Tartares, sur le rempart, et je me dis : au fond, le drame, ce serait que les Barbares ne viennent pas, parce que les Barbares c'est une solution à tous nos problèmes. Je veux dire par là que ce débat en dit beaucoup plus long sur la société française que sur l'Islam. Je voulais dire cela.
Alors, sur le plan concret sur lequel vous m'interrogez, Je voudrass faire deux ou trois remarques, que dans notre Jargon nous pourrions appeler de précaution méthodolo gique ou de précaution épistémologique. C'est celui d'abord de la taxinomie, autrement dit: de quoi parlons nous? Après six ans de travail sur l'Islam à Marseille, je me suis aperçu que personne ne savait ce que c'était que
les musulmans. J'ajouterais que même les musulmans ne sont pas tout à fait sûrs de savoir eux-mêmes ce qu'ils sont. Je dirais même que, par analyse comparative des religions, puisque je pratique aussi cette discipline, nous convenons en France que la France est déchristianisée parce que 25 ou 26 % des gens ont des pratiques rituelles régulières. Ce que j'ai découvert à Marseille, c'est que les musulmans sont à 5 % de pratique rituelle. Autrement dit, il n'y a pas de musulmans en France. C'est un des premiers problemes.
De qui parlons-nous? Nous parlons de quoi? Des émigrés? Des délinquants? D'ethnies? Des turfistes? On ne parle jamais des turfistes! L'islam interdit le jeu, les jeux de hasard. Or, les émigrés jouent massivement au loto et à d'autres jeux financés par l'Etat. Autremenl dit, ma première remarque, c'est que nous sommes dans la confusion fantasmagorique, c'est-à-dire que nous ne savons pas très exactement qui est musulman en Francc, qui fait quoi et qui dit quoi. Je veux dire par là que la réalité a la désagréable habitude de ne pas entrer dans les catégories des sociologues, des anthropologues et a fortiori de celles des hommes politiques.
Restent des problèmes que je ne nierai pas. L e premier problème que nous avons rencontré dans cette enquête tient à un certain nombre d'erreurs manifestes comnises par différents gouvernements successifs. C est délicat, difficile à expliquer, mais je tiens à le dire. La liberté d'association a conduit à favoriser des groupes associatifs qui étaient ennemis de la liberté. Le droit à la différence poussé jusqu'au bout de sa logique intrinsèque ne peut conduire qu'au ghetto ou au bantustan. Les dangers qui menacent la société française sont en amont et en avaldes qualités totalement différentes de celles qui sont mises en avant par les médias. Je veux dire par exemple que l'identité française me paraît beaucoup plus menacée par la mondialisation de la culture que par les beurs, « beurs » étant une commodité de langage bien entendu.
Je veux dire aussi que, par contre, les Etats étrangers et ceux que l'on ne nomme jamais, tous sauf l'Iran et la Libye, s'intéressent énormément au contrôle des communautés musulmanes et font des pressions sur lesquelles j'aurais beaucoup à dire pour la solution que je vais proposer.
Autrement dit, un certain nombre de problèmes peuvent être pris d'une autre façon. Il me semble que, dans la grande catharsis vécue en décembre dernier, puis sur le non-débat sur la nationalité, nous nous sommes aperçus que l'intégration est en marche et que c'est pour cela qu'il y a des problèmes des deux côtes, dans les deux groupes. Je ne dis pas dans les deux communautés parce qu'il n'y a pas de communauté. La communauté, cela n'existe pas. Il n'y a pas de communauté musulmane, il y a des groupes de musulmans de catégories très diverses qu'il est possible de définir.
Je parlais de catharsis. Pourquoi? Eh bien, messieurs, le jus sanguinis, le prix du sang, ils l'ont payé. Leurs grands-parents l'ont payé en 1914-1918; leurs parents I'ont payé en 1940-1945 et eux continuent à le payer. Je suis très cru. Combien faudra-t-il tuer encore de Beurs pour que les autres soient intégrables? Car là aussi il y a des chiffres sur la criminalité. Et si nous raisonnons en termes d'ethnies, les Français auraient quelques surprises sur ce thème-là. Je parle des crimes de sang. Il y a des chiffres.
Alors ce que nous leur demandons, c'est de transgresser la religion du père et cela n'est pas une affaire simple. Il faut donc, en retour, que nous leur donnions un certain nombre d'éléments, et sur lesquels, je crois, il ne faut pas se leurrer. Vivre l'Islam en France est considéré comme très conflictuel parce que la France présente des caractéristiques. La France est une société jacobine (je préfère dire césaro-papiste), je veux dire par là qu'elle gère le cultuel et le culturel de la différence dans le cadre d'associations folklorisables, c'est-à-dire la réduction des cultures secondaires au plus mauvais registre que nous ayons de danses folkloriques (dans les concours interna tionaux c'est magnifique, on voit les Canadiens, les Israéliens, les Kanaques, et puis il y a les Français qui arrivent, ils sont toujours les plus ridicules), parce que la France est mangeuse de minorités par assimilation. Et elle gère la différence cultuelle sur deux critères. D'abord dans le biais d'associations de droit, que j'approuve d'ailleurs. Nous avons mis trois siècles à régler le problème protestant. Nous avons mis un siècle et demi à régler le problème iuif. Je souhaite que nous mettions cinquante ans à régler le problème musulman et je vais dire comment. Ces associations juridiques sont sur 1e modèle d'une Eglise catholique qui a enfin compris après a,voir lutté contre la République, que la séparation des Eglises et de l'Etat était un progrès dans l'histoire de l'humanité. Et si la France baisse les bras sur ce chapitre-là, je crois que, en ce qui me concerne, je sera tres déçu de cette République.
Venons-en à la proposition que je veux vous faire, parce que Je pense que vous avez des questions à me poser et que je pourrai remettre les exposés écrits à la Commission: les temps sont venus que nous aidions à la constitution d'une Eglise musulmane de France sur un modèle sur lequel j'ai des idées très précises et sur lequel j'a réfléchi avec un certain nombre de collègues et d'amis, sur un modèle qui serait une synthèse entre la Fédératior des Eglises protestantes et le système du Consistoire israélite, sur un modèle qui permette à l'État, aux régions aux municipalités d'avoir enfin en face d'eux des interlocuteurs à la fois légitimes et juridiquement reconnus représentant une population, car je voudrais vous rappele qu'il y a un million de Français musulmans actuellement parmi lesquels des gens de très grande spiritualité, de gens de très grandes qualités professionnelles, et qu'il me paraît anormal que, désormais, les grands imams ou I'éventuel Consistoire ou Conseil supérieur soient nommé, dans des formes de relations internationales qui me paraissent être une atteinte à l'autonomie et à la souve raineté de la France. Il faut que le grand Imam de la Mosquée de Paris soit un Français. Il faut que le Conseil supérieur islamique soit composé de citoyens français de confession musulmane. Pourquoi? Parce que dans notre pays, traditionnellement, citoyenneté, nationalité et culture sont homothétiques, c'est-à-dire se correspondent. Eh bien, tout simplement, si la France demande aux citoyens qui adhèrent à leurs valeurs, je suis d accord pour que nous demandions aux gens qui adhèrent à ce type de situation adhèrent à ces valeurs-là: la separation des Églises et de l'Etat. Cela signifie que nous devons aider les musulmans à constituer une sphère du privé détachée de la sphère du Public (...)
(....)
Extrait de la réponse de Bruno Etienne à une question d'Hélène Carrère d'Encausse
(...)
Alors, le jugement des Occidentaux sur la modernisation qui ne serait qu'une modernisation des moeurs, c'est un jugement très dangereux, parce que, là, les gens jouent leur essence. C'est un vieux débat. Nous l'avons eu avec les Juifs, nous l'avons eu avec d'autres communautés, par exemple les Arméniens à Marseille. Nous savons deux choses. Nous savons que la première génération va être, oui, radicale-cassoulet, franc-maçonne et laique. Mais la troisième génération va remettre des bombes pour revenir au tamazight perdu. C'est une réalité que nous vivons tous les jours. Parce que les mécanismes de transgression ne sont pas simplement ce que j'ai dit, la transgression de la religion du père, mais transgression de la tension entre l'universel et le particulier. Comment peut-on être juif aujourd'hui à Marseille? Comment peut-on être musul man aujourd'hui à Marseille? Est-ce qu'on peut appliquer la cashrout? Est-ce qu'on peut faire tous les actes rituels quand on vit dans l'impureté quotidienne? C'est un problème constant pour lequel il y a des sinusoïdes et nous suivons - parce que je suis braudélien sur ce point-là - de grandes séquences, de très grandes séquences. Mais ce que nous avons découvert, c'est que c'est toujours l'inlage en effet de miroir réfléchi de la société d'accueil et non pas de l'autre. C'est selon la modulation de la société. Autrement dit, plus l'État est libéral, plus les sectes s'engouffrent dans le libéralisme. Plus l'Etat légifère le domaine du public et du privé, plus la liberté domestique est grande. Nous avons tous des exemples de schizophre nie, car c'est cela dont il faut parler. Quelqu'un qui est ` P DG d'une entreprise qui rentre chez lui et qui ne mang e pas a la même chose que nous. Vous voyez, j'ai désacralisé, j'ai un peu dédramatisé 1e débat parce que le véritable debat, c'est vous qui avez mis le doigt dessus. Qui ces femmes pourront elles épouse. On revient encore à la grande question de l'anthropologie, endogamie, exogamie. Or, nos femmes, dans la Méditerranée, il faut que vous compreniez, cela ce n'est pas la France, ce n'est pas l'Europe, c'est la Méditerranée. Je I'assume, je suis provençal. Nos femmes, c'est pour nous, vos femmes c'est pour nous, mais nos femmes c'est pas pour vous. Je veux vous aider parce que ce sont des problèmes fondamentaux.