CHOURMO
Jean Claude Izzo
Série Noire
"Il y avait peu de monde à cette heure. Des vieux. Une mère qui donnait le biberon à son bébé. Je me surpris à fredonner Chella Ila. Une vieille chanson napolitaine de Renato Carosone. Je retrouvais mes marques. Avec les souvenirs qui vont avec. Mon père m'avait assis sur la fenêtre du ferry-boat et il me disait : « Regarde, Fabio. Regarde. C'est l'entrée du port. Tu vois. Le fort Saint-Nicolas. Le fort Saint-Jean. Et là, le Pharo. Tu vois, et après c'est la mer. Le large. »"
Avec Chourmo, Jean-Claude Izzo, l'auteur de Total Kéops, revient flâner du côté de la place de Lenche, rôder aux abords des rochers de l'anse de la Marronaise avant d'aller torcher un Macdo au Merlan... Et comme tout le monde à Marseille, l'auteur de ces lignes s'est promis de lire Chourmo deux fois : une pour répondre pour à l'excitation d'y retrouver les décors de la ville aimée, l'autre pour entrer dans le roman de papier et découvrir les histoires inventées par l'auteur. Alors ?
Alors Chourmo est un roman touffu qui s'attache, dès sa dédicace, à traiter le réel : "A la mémoire d'Ibrahim Ali assassiné le 24 février 1995 dans les quartiers nord de Marseille, par des colleurs d'affiches du Front national." Ouvrir la première page de Chourmo c'est faire un tour dans la rue, ne jamais cesser de flâner pour découvrir quelques idées de la vérité derrière le décor de tant de mensonges. Chourmo est porté par l'ambition du roman total, celui qui se mêle de l'air du temps, des extrémismes politiques, FIS, FN et GIA qui s'entendent comme larrons en foire pour mettre en musique les stratégies de la tension. On y rencontre des figures si humaines, comme ces anciens à la langue d'Homère que l'on écoute avec le plaisir qu'on prend à mordre dans les figues bleues. Mômes amoureux des arcs-en-ciel, ancêtres ritals, nabos, chiens des quais des années 50. Dans Chourmo, on retrouve le parfum du figatellu grillé avec des patates persillées et du vin aux senteurs d'eucalyptus et de romarin. Izzo nous redit les plaisir de la pêche au broumé, bâteau à l'ancre, et l'appât huileux qui s'étend sur la mer avec sa pâte de sardines broyées et de pain...
Les lecteurs de Total Kéops retrouveront Fabio, son passé d'ancien flic, des passions de pêche entre l'île Maïre et celles de l'archipel de Riou, le bistrot des Goudes où Fonfon, le patron, n'autorise à sa clientèle que le Provençal avec une nette sympathie pour la Marseillaise.
Chourmo tente une fresque où s'entremêlent les complexités marseillaises. Celles des intégrismes religieux et des manipulations politiciennes, le boulot commun des flics nets et l'autre, "le travail" des marrons et des minables. Mais aussi la galère que mène la jeunesse pour contourner les écueils qui se dressent ça et là : des malins barbus qui promettent la vie éternelle et des hommes doubles qui ne mettent jamais leurs oeufs dans le même panier...
Il faudra s'y faire, Jean-Claude Izzo, écrivain du dissensus, s'attache à donner une histoire à ceux qui n'en ont pas et avec l'oeuvre qui s'ébauche, Marseille et son peuple n'ont pas fini d'être à la fête.
alain dugrand
ENTRETIEN AVEC JEAN-CLAUDE IZZO... Chourmo ? Jean-Claude Izzo : "Aux racines de chourmo, la chourme, la galère. Gamin, c'était une expression des quartiers que l'on utilisait dans ma famille italienne. La galère, la vie de galérien. C'est avec bonheur que les supporters de l'OM ont donné ce titre à leur bulletin de liaison et j'aime bien l'évolution du sens de l'expression : se mêler des affaires des autres" Ce qui veut dire solidarité, l'intérêt que les autres vous portent et que vous leur rendez. Chourmo est une expression marseillaise exclusive : ce désir d'être ensemble qui rend notre ville exemplaire. Tous ensemble." L'Eveil hebdo : Il se murmure que Total Keops, votre premier bouquin, est un des best seller de la Série Noire ? Jean-Claude Izzo : Sûr, une vente exceptionnelle puisque 50 00 livres ont déjà été vendus. Ce qui est, je crois, parmi les cinq titres les plus vendus de cette collection qui fête son 51e anniversaire cette année. Et puis un intérêt de quelques cinéastes. L'Eveil hebdo : Pourquoi le polar ? J.- C. I. : Pourquoi pas plutôt ! Le roman noir est un excellent moyen de s'attacher à la réalité contemporaine, un outil parfait pour mettre en lumière les complexités de la réalité ; et Marseille est une ville compliquée où s'intriquent fantasmes, mensonges. Une ville de la Méditerranée. J'ai beaucoup lu les romans du grand écrivain sicilien Sciascia. Il a su avec le roman noir mettre à nu une part de malheur du Sud. Très modestement, je me voudrais l'un de ses disciples. Je suis né à Marseille, d'une famille prolétaire comme on disait avant. Sans aucun diplôme, mais par le charme de ce qu'on appelle l'étude solitaire - je suis autodidacte - je suis devenu journaliste à la Marseillaise dans les années 70. J'ai vécu nombre de contradictions mais j'ai toujours eu le sentiment, malgré tout, que j'étais avec les miens : les pauvres, ceux qui n'ont que leurs mains pour se nourrir et qui considèrent que le combat politique rassemble, réunit, réchauffe. Ensuite, dans les années 80, j'ai pris le train pour Paris, comme tant d'autres. J'ai été rédacteur en chef de Viva, le mensuel mutualiste. J'ai contribué avec une belle équipe à transformer ce magazine, à le rendre plus proche des militants mutualistes. Et puis, bien sûr, les contradiction politiques ont été les plus fortes : j'ai été débarqué... Mais c'est le destin des journalistes : se bagarrer, remettre l'ouvrage sur le métier, partir, voyager et poursuivre, ailleurs, ce "métier d'écriture" dont le sens est de dégager la réalité de la vie des citoyens du fatras des informations qui nous mangent la vie. Pour comprendre et se battre. L'Eveil Hebdo : Puis, ensuite, il y a les livres ? J.- C. I. : Oui, j'ai été l'un des inventeurs du Carrefour des littératures européennes de Strasbourg, puis du grand festival Etonnants Voyageurs de Saint-Malo. Je crois qu'écrivains et libraires de création doivent inventer des espaces où lecteurs et romanciers se rencontrent. Pas de foires commerciales mais des lieux de confrontations d'idées et de style, des anti-colloques où se nouent la rencontre de ceux qui écrivent dans la vie et ceux pour qui la vie ne peut se concevoir sans l'écrit, sans la lecture. Je tiens ça de ma propre existence : la lecture peut sauver de la solitude ; les idées, l'intelligence des artistes se trouvent dans les pages de romans. |
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