LA FAUTE A DEGUN

This is this end, Numéro 3

François Thomazeau

Misteri / Méditorial - 1996

 

Noir le roman ! Noir que t'y vois plus clair ! C'est bien Marseille qu'on traverse, mais c'est pas comme d'habitude : &laqno; La Faute à Dégun » donne carrément dans le genre poétique d'autodestruction à la mode &laqno; j'ai les boules », sur fond d'antihéros, de Rock and Roll, d'alcools troubles et de bouges pas clair...

Ca me rappelle quelques nuits finies à la Maison Hantée....Tout le monde a, un jour où l'autre, plus ou moins traîné sur ce côté obscur de la planète Marseille que restitue le roman. Rares sont ceux qui s'y sont suffisamment attardés pour pouvoir en parler. Il semble que ce soit le cas de l'auteur, François Thomazeau, un gadjo du Nord (Brrr !!) qui a atterri journaliste à Marseille, d'où il signe cette sorte de polar-rock (partiellement auto-bio?) assez unique en son genre.

Dès le début c'est dur pour le héros-narrateur : il est "Rock-Critic" au Provencal, c'est te dire comme il est lu, malgré sa science encyclopédique puisée aux sources du Rythm 'n Blues. Alors pour se rebeller, avé son collègue du Méridional, ils inventent rien que pour rigoler une vraie Rock-Star marseillaise : Frankie Dégun, ils en font une vraie comète, un rocker comme Marseille en a jamais vu.... Tout le monde s'en fout et la galéjade passe inaperçue jusqu'au jour où Frankie Dégun surgit réellement au milieu de la scène underground marseillaise. Avec son collègue Joe l'indien à la guitare, Frankie va connaître l'ascension la plus fulgurante du Rock Phocéen, jusqu'à faire la première partie d'Iggy Pop à Martigues.... Dans le même temps commence la descente aux enfers du narrateur, supplanté de toutes parts et peu à peu dévoré par son double imaginaire, sa création : y a pas de doute, c'est la faute à Dégun ! Et quand tu refermes le bouquin....ça te laisse une impression bizarre de vérité dégueulasse et de drame. Un petit extrait pour se mettre dans le bain....

*

&laqno; Frankie Dégun est assis sur la margelle qui surplombe le puits sans fonds qu'est Marseille. Une cigarette rougeoie dans la nuit, éclaire comme une dérisoire lampe de poche les destins sans lendemain des habitants des quartiers, des cakes, des mafres, des mias, des fans de chichourne, des pébrons, des tchoutches, des collèganous, des cagoles et des nines, de tout ces gens qui sont Frankie et moi. Les jambes de Frankie se balancent au dessus du vide et aucune voiture, aucun cyclo n'est garé sur le parking. Je ne sais pas comment Frankie est arrivé là, mais qui c'est comment il est arrivé là où il est ?

Je gare la 104 dans une pétarade de gravier. Frankie tourne la tête avec la curiosité placide d'un chat. En voulant éteindre mes codes, je l'éclaire plein phares. Et là, instantanément, je sais qu'il est malade, que je reprend des forces et qu'il en perd. Alors, mes yeux courent sur ce halo clignotant qu'est ma ville et je suis le maître du monde. Il n'y a plus ici qu'un seul de mes sujets et, dépouillé de tout ce qui faisait sa force, il n'est plus rien qu'un imposteur démasqué.

J'allume un Craven A et vais m'asseoir sur le muret aux côtés de Frankie Dégun. Le fond de l'air est frais d'un mistral engourdi.

- Je m'excuse pour l'autre soir. Je ne sais pas ce qui s'est passé. J'ai soudain eu comme un vertige. C'est la première fois que ça m'arrive. J'avais déjà pris de l'héroïne, une ou deux fois.... Dans ma cité, tout le monde en a pris, toute le monde en prend, tout le monde en prendra. Mais là, je ne sais pas, la fatigue du concert, je ne me souviens plus de rien, sinon que nous devions parler.

- Je suis là maintenant.

En disant ces mots, je songe soudain qu'il me suffirait de le pousser pour qu'il s'abîme en contrebas sur les grillages du stade Thélènne. Mais non. Il serait ainsi libéré de mon emprise, il ne serait plus à ma merci, à ma disposition, témoignage vivant et quotidien de ma résurrection, de sa propre déchéance. Et puis je n'ai plus de haine pour Frankie Dégun. Pourquoi en aurais-je maintenant ? Seulement de la pitié.

 


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