MARSEILLE, ANNEES 30 : LE TEMPS DES DURS
de Gian Carlo Fusco
Autres Temps/Via Valeriano (bis)
Une chronique réaliste des temps qui ont assuré la réputation du milieu Marseillais et continuent de fonder une partie de son image, notamment grâce au cinéma des années 70. "Marseille, Années 30", relate l'implantation à Marseille d'un jeune intellectuel bourgeois italien, grand lecteur de Baudelaire, dont les convictions anarchistes le contraignent à s'éloigner de l'Italie Fasciste. Arrivé en 1932 à Marseille, Charles Fiori s'installe au Panier et vit de petits boulots réalisés pour le compte d'éditeurs plus ou moins douteux, avant de s'engager progressivement dans la maffia calabraise. Le milieu vit alors depuis 1931, sous le régime dit de "la grande bonasse", soit le partage "à l'américaine" de la ville en trois zones, suggéré par le Préfet Mattei ("le Grand Poulet") aux parrains Corses, Catalans et Calabrais, pour mettre fin à la guerre des gangs qui sévit dans la ville. Progressivement admis au sein de la famille calabraise, Charles Fiori s'y imposera progressivement comme homme de main puis comme lieutenant, jusqu'à qu'éclate une nouvelle guerre du milieu, pour le contrôle de la drogue.
Apparemment inspiré d'éléments autobiographiques, l'ouvrage dresse un portrait un peu nostalgique, en tout cas précis et vivant, des moeurs et du fonctionnement du milieu marseillais de cette époque, dont l'héritage semble figurer en bonne place dans le patrimoine de la ville, puisque ce livre a été publié avec l'aide de l'office régional de la culture et son illustration de couverture réalisée avec le concours de Leda Atomica ! L'extrait suivant se situe en marge de l'époque du récit, en retraçant la prise de position en 1942 (historiquement avérée?), des Guérini contre l'occupant nazi, qui pénalise les affaires et l'insurrection" du milieu du vieux port.
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"En Janvier 1943, les allemands ordonnèrent brusquement l'évacuation générale du quartier, menaçant de fusiller quiconque s'y serait trouvé. Après quoi, défonçant les murs à coup de super-panzer, ou les faisant sauter à la dynamite, ils transformèrent la zone en gigantesque amas de ruines. Un certain colonel Freidak, agissant en qualité de gouverneur nazi de Marseille, fit coller une affiche signée de l'habituelle tête de mort, dans laquelle il signifiait avoir ordonné la complète destruction du Vieux-Port pour éliminer un insupportable foyer de criminalité, de moeurs légères et de terribles maladie vénériennes. Mais ce n'était qu'un prétexte. En réalité, les allemands avaient décidé de ce nettoyage pour un motif très différent qui n'avait rien à voir avec la morale et pas davantage avec la santé publique.Au cours du printemps 1942, Antoine (Toni) Guerini, caïd - en Amérique ils l'auraient appelé parrain - de la bande des corses, convoqua en assises extraordinaires son état major composé, alors, de Paul Fumaroli, dit le Court, Michel (mimi) Guibega, Vincent (Cécé le Fort) Bonifaci, et Léon Giovoni, dit Pissemal à cause d'une cystite chronique l'empêchant d'uriner convenablement. Les cinq grands chefs du milieu se réunirent, comme d'habitude, dans une auberge de campagne, près de Mazargues, à cinq ou six kilomètres de la ville. (...) Ce ne fut qu'après le digestif - toujours un amer Picon - que le massif Antoine, alors sur la quarantaine, réclama un peu de silence et en vient au fait.
-Mes potes, commença-t-il d'un ton solennel, le moment est arrivé d'y voir clair ! Moi, vous le savez bien je me fous autant que vous de la politique. Après le traitement qu'ils m'ont infligé pendant cinq ans dans leur saloperie de Bat'd'Af', au Sénégal, je peux vous dire que je n'ai pas la larme à l'oeil pour Marianne si elle se l'est fait mettre où je pense par les bouffe-patates d'Hitler !
-Il parait que c'est un pédé, fit remarquer Mimi Guigeba, le plus jeune de la compagnie. Ca doit être un actif parce qu'il est en train d'enculer la moitié du monde ! Les copains sourirent mas Antoine ignorant l'interruption continua :
-Mais si cette vieille vache de Marianne mérite une leçon, nous, nous devons quand même penser à nos affaires. Et depuis que nous avons sur le dos ces tantouses de prussiens, avec leur couvre-feu, leurs rafles et leurs menaces notre barque prend l'eau de tous côtés! Le commerce de la poudre s'est presque arrêté, vu que les rares bateaux arrivant de Tanger et de Casablanca sont à chaque fois fouillés de la cheminée à la cale. Et l'avertissement de ce salaud de Freidak est très clair : pour la drogue c'est la potence ! Le chiffre d'affaires des tripots depuis qu'on est obligé de jouer dans les caves s'effondre. Les poules sur les trottoirs restent là, pleines de toiles d'araignées, le coeur dans la gorge, et si c'est pas le client qui tchatche elle se gardent bien de l'ouvrir. Alors il faut réagir et vite.-Bon, fit Pissemal, plutôt perplexe. Tu raisonne juste Toni, mais qu'est-ce qu'on peut faire? Si tu as une idée crache la !-Ouais, j'en ai une ! Mais je voudrais pas qu'on me comprenne de travers.
-De quelle façon?-De la façon que je voudrais pas être pris pour un patriotard ! Je vous l'ai dit, je fais pas de politique. Si le vieux Pétain je me l'accroche à la couille droite, je me suspends le maquis à la gauche! C'est clair ?
-Très clair, Toni, intervint Cécé le Fort, avec un pointe d'impatience. Mais dis nous de quoi ça traite.-Voilà ! Qui d'après vous fait tout son possible pour que les nazis se ramassent en vitesse, et qu'ils dégagent de chez nous ?
-Les alliés, répondit prestement Mimi Guigeba.-Charlot le Long ! ajouta Pissemal.
-Ca c'est pacifique ! coupa Toni en secouant les épaules. Moi je voulais causer de ceux du maquis.
-C'est vrai, pauvres Jésus ! admis Paul le Court. Eux non plus ils ne chôment pas!
-Et alors, on va leur donner un coup de main ! Nous du milieu, on est tous plus ou moins des mecs rapides. J'en connais pas beaucoup qui font dans leur frocs. Si pendant un temps, on s'assoit sur nos problèmes, au lieu de défourailler entre nous, si on fait bloc contre les pataboches d'Adolf, c'est sûr qu'ils feront leurs valises avant de prendre racine. C'est tout ! Qu'est-ce-que vous en dites?
Les lieutenant du gros Toni se turent quelques instants, pensifs. Puis Cécé le Fort prit la parole, ayant plus d'autorité que les trois autres.
-D'après moi, dit-il, ça peut marcher. Mais il faut tâter le pouls de Féfé le Court, Ali le bleu et Doigt Coupé, pour savoir s'ils sont d'accord. Si par hasard ils se tirent le cul en arrière, ils vaut mieux laisser tomber. Oui on non?Les trois personnages évoqués par Cécé formaient, avec Toni Guérini, le suprême quatuor du milieu. Raffaele Spirito, dit Féfé le Court, homonyme et cousin de Don Raffaele Spirito Jambe-mince, criblé de plomb en 1934, était le chef de la famille calabraise. Salvador Bonavella, auquel manquaient deux phalanges à l'index de la main gauche, était, depuis une quinzaine d'années, le caïd incontesté des catalans. Ali (le bleu) Hallouf, un maigre tunisien de Mahdia, commandait à la baguette tous les Arabes, Marocains, Algériens et Tunisiens résidant à Marseille.
-Ca va dans dire ! approuva Guérini. J'ai bien dit trêve générale. Ou tous dans le coup ou personne. C'est entendu ! (....)
A l'aube du 8 Mai 1942, environs trois cent durs, Corses, Catalans, Calabrais, Marocains, Algériens et Tunisiens, s'éparpillèrent hors de Marseille pour rejoindre séparément, par des moyens divers - voiture à gazogène, bicyclettes, motos, et même en barque - la saline abandonnée du Rove, vers l'étang de Berre. En les contemplant du haut d'une petite butte, réservée aux chefs et à leurs conseillers, Pissemal remarqua, en passant, que de mémoire d'homme, personne dans le milieu n'avait vu autant de fils de putes en une seule fois.(...)
Le maquis noir, c'est ainsi qu'il fut appelé, ne perdit pas de temps. Le soir même, une patrouille fut agressée dans la rue de Forbin, derrière la gare de la Joliette, et trois soldats restèrent sur le carreau. Le lendemain, aux premières lueurs, un camion des SS sauta en l'air. Au total, du 8 Mai à la fin Juillet, les nazis subirent quarante-huit attentats, faisant se cabrer la ligne rouge tracée sur le tableau statistique de la Gestapo."