GROS PLANS CULTURELS


L'homme qui haïssait les phrases

 

Une pièce inédite au Lenche, une table-ronde à la Minoterie, une expo photo au Goethe Institut, Marseille fait la fête au plus que paradoxal écrivain autrichien : Thomas Bernhard.

"En fait, j'ai toujours donné de quoi rire. Mais je ne sais pas, les gens n'ont pas d'humour ou quoi ?..." Il aura fallu près de quinze ans au public français pour se faire à l'humour, très noir, de Thomas Bernhard. Les premières représentations de ses pièces, à la fin des années 60, ne faisaient pas recette. Et son premier roman, Perturbations, aura eu droit en tout et pour tout à quatre lignes dans le journal Le Monde.

Injustice réparée depuis longtemps. Thomas Bernhard a eu sa mode en France à la fin des années 80. Mais il garde une réputation d'auteur noir, si ce n'est négatif. Un malentendu qu'auront voulu dissiper les spécialistes réunis à la Minoterie à l'occasion de la création au Lenche d'une pièce jusqu'alors inédite, Une fête pour Boris.

Il est pourtant rare que l'on rie aux éclats en lisant une ¦uvre de Thomas Bernhard. C'est qu'il est l'un des rares auteurs à dénoncer la brutalité du monde avec une telle hargne.

Cette hargne, l'écrivain l'adresse d'abord à la société autrichienne des années soixante. Ultra conformiste et, surtout, bâtie sur le mensonge affirmant que l'Autriche aurait été victime, et non complice, de la sauvagerie hitlérienne. A la fin des années soixante, les artistes entreprennent le travail de deuil que la société se refuse de faire. Entreprise de démolition systématique de tout ce qui pourrait ressembler à la tradition. C'est vrai pour la peinture, c'est vrai pour la littérature.

Thomas Bernhard est l'un des premiers à s'attaquer au conformisme ambiant et à dénoncer avec une lucidité exacerbée des errements qu'il ne pardonnera jamais. Par testament, il a refusé d'être jamais joué en Autriche. Peut-on être plus haineux ?

Il semble que la haine de Thomas Bernhard s'adresse du même coup au monde entier, soumis qu'il est à l'absurde condition humaine. Ce n'est pas un hasard s'il avoue deux influences. Genet, dont il dit que Les Bonnes lui ont inspiré en partie Une fête pour Boris. Même imprécation contre une société qui cache sous le masque de la bienséance une âme méprisable.Et Becket. Et l'on retrouve dans Boris un rire, ou plutôt un ricanement, proche de celui de Fin de Partie. Parce que ce monde insupportable, ce monde sans amour, seul le rire permet de l'endurer.

Rire, oui, mais pas trop. Avec Thomas Bernhard, on oscille toujours entre horreur et ironie comme, dit-il, la vie oscille entre tragédie et comédie. L'univers de Thomas Bernhard, qui est sans doute aussi le nôtre, bascule toujours entre l'ordre et le chaos, la vie et la mort. Le rire, au bout du compte, est considéré comme un moyen de survie, une façon de résister à une réalité insupportable. Et puis "tout est risible quand on pense à la mort".

Or, ce misanthrope, qui se plaint de la solitude, cet écrivain qui se veut "un démolisseur d'histoires type", qui aurait envie de "tuer des phrases entières dès qu'elles pourraient se former", cet esprit chaotique qui se révèle un maniaque de l'ordre, ce type hanté par la mort adorait la vie. Et, comme disait Maurice Vinçon (interprète de Boris dans Une fête pour Boris), "la férocité avec laquelle il regarde le monde n'est pas une férocité méchante".

dominique allard


Les maisons de Thomas Bernhard

La photographe allemande Erika Schmied était une amie de Thomas Bernhard. "Je n'ai jamais ri avec personne comme avec Thomas Bernhard, affirme-t-elle, le décrivant comme "un être humain qui n'était surtout pas négatif, qui avait une très forte volonté de vivre." Se sachant atteint d'une maladie incurable, "il n'en a jamais parlé, sauf par des remarques ironiques". Elle a photographié les maisons que possédait l'écrivain dans les préalpes de Haute-Autriche et où il se retirait pour travailler en paix. Jusqu'à ce qu'elles menacent de se transformer en "enfer du monologue".

d. a. n

 

"Les Maisons de Thomas Bernhard", photographies de Erika Schmied, se visitent jusqu'au 4 février au Goethe Institut (04 91 18 40 69).


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