(Voir ci-dessous la réaction de Roger Arduin, président du Club de la Presse Marseille Provence)
José d'Arrigo, correspondant aujourd'hui du Dauphiné libéré et du Figaro, était journaliste au Méridional jusqu'en 1986. La tribune qu'il nous adresse était préalablement destinée à la Lettre du Club de la Presse, document destinée aux adhérents. Le conseil d'administration du Club a décidé de refuser la publication du texte parce qu'il mettait en cause les confrères du Provençal et du Méridional. Il nous a paru néanmoins intéressant de publier cette tribune parce qu'à ce jour José d'Arrigo est le seul journaliste à oser s'exprimer publiquement sur la fusion des deux quotidiens. Ses propos n'engagent que lui. Mais ils n'excluent pas un débat à l'intérieur de nos colonnes.
"On compresse, on retrécit, on esquiche. C'est la mode.
Si l'on devait donner une forme artistique aux "charrettes" de licenciements ou de mises à la retraite anticipée qu'on nous sert toutes les semaines par pans entiers, il faudrait appeler César à la rescousse avec ses fameuses "compressions" pour symboliser cette manie du tassement. Il faudra s'y faire. Dans la logique d'une économie de marché où la concurrence s'exerce sur le dos des plus faibles, les hommes sont de trop.
La presse n'a pas échappé à ce phénomène de rapetissement cérébral né quelque part en Corée d'un esprit délocalisé de Chunchon ou Wonju.
La presse, elle aussi, va se fondre dans l'anonymat. Exit Le Soir. Pas rentable. Exit Le Provençal. Exit Le Méridional. Pas rentables. On va marier la carpe et le lapin sur le grand autel de la langue de bois. La gauche et la droite vont enfin se rejoindre, l'intelligentsia se mêlera à la plèbe, le FLN à l'Algérie française, le RPR au PS, avec dans la corbeille des "novis" une superbe charrette de pré-retraités dédommagés "avec des méthodes qui nous sont chères", comme on dit chez Hachette...
Le "caganis" qu'on nous promet sera un "produit" insipide, très digeste, sans matières grasses, avec zéro pour cent d'intelligence et zéro pour cent d'opinion. Un quotidien "bifidus", un journal à la semoule de blé mou destiné à tous les publics, y compris aux débiles de Saint-Jean-de-Dieu.
On va laisser "Lulu" et ses sbires traficoter tranquilles dans leur beau vaisseau bleu de pacotille. Les scandales seront aseptisés, les escroqueries amadouées, les injustices mitigées, la politique lénifiée.
Marseille sera enfin Clairechazalisée, Brunomazurisée et les journalistes marseillais rescapés devront se comporter comme des robots de la pensée unique, devant un petit écran lumineux sur lequel ils feront zigzaguer leur petite souris de plastique blanc.
Ils ne trouveront même plus leurs mots, ils ne questionneront plus personne, ils ne chercheront surtout pas à connaître la vérité et ils se méfieront comme de la peste des ravages archaïques suscités par ces restes de sympathie envers l'épaisseur humaine, la sincérité, la franchise, la spontanéité, la conviction.
Ce seront des journalistes new look, modernes, lisses, clean, invités à barboter comme des poissons dans l'eau dans la grande soupe démagogique de l'an 2000, dans un bain tiédasse, pressurisé, pré-maquettisé, bordurisé, Orwellisé, baba-au-rhumisé. Peut-être faudra-t-il rappeler le tandem du siècle, les duettistes de la guimauve militante et du pain au chocolat : Vautravers le rouge et Mattalia le bleu.
On va élargir l'offre éditoriale de la langue de bois, on va doubler la dose des inerties, on sera indépendant (de Lagardère, d'Hachette, de Thomson, de Marius et Olive), on sera objectif (comme d'habitude, mais dans les deux sens, en croisant et décroisant ses valeurs selon les jours), on sera "ouvert à tous le courants" (d'air), prêt à s'engager pour "la défense de la Provence", c'est-à-dire fier d'être des Provençaux à l'accent pointu, bref on va enfin faire un vrai journal, un produit ni-ckel.
Escartefigues, où es-tu ? Panisse, reviens ! Où êtes-vous Domenach, Ciomei, Bouvier, Andréis, Lubrano, Maubon, Pellen, Kéhayan, Gimel, Mathieu, Petitjean ? Journalistes, réveillez-vous ! Marseille n'en peut plus de ces imposteurs qui lui dérobent en douce son identité. Qui osera déposer plainte contre ces concasseurs de la République journalistique auprès du procureur des traditions détruites ?
Le processus qui s'achève aujourd'hui a été enclenché il y a dix ans. C'est celui qui a frappé le lait Candia il y a plus longtemps encore : l'homogénéisation. C'est un virus insidieux qui vous rend tous pareils, tous uniformes, tous lobotomisés, tous déplumés. C'est le point final d'une longue dépossession, une confiscation menée en tapinois par des fossoyeurs honteux qui rejoindront bientôt leurs victimes.
Au cimetière des idéaux trahis."
José d'Arrigo
Roger Arduin, président du Club de la Presse Marseille Provence, réagit ci-dessous à la lettre de José d'Arrigo ci-dessus parue dans L'Eveil hebdo n° 794.
"La lecture de la tribune de votre dernier numéro (794) appelle de ma part quelques remarques.
Je relève tout d'abord une erreur grave dans l'affirmation péremptoire qu'"à ce jour José d'Arrigo est le seul journaliste à oser s'exprimer publiquement sur la fusion des deux quotidiens". Ils sont pourtant nombreux les journaux ou publications qui, localement ou nationalement, en ont parlé ; et pour certains ont regretté, voire condamné, cette fusion.
Alors de grâce à L'Eveil, éveillez-vous et lisez les confrères.
La deuxième remarque concerne directement le Club de la Presse Marseille-Provence et son refus de publier le texte en question. Le conseil d'administration avait, à l'unanimité, décidé de ne pas le passer tel que car non seulement il mettait en cause nommément des confrères mais il fourrait tous les autres dans le même sac d'inintelligence et d'incompétence. De plus, certains propos relevaient de la diffamation pure et simple.
Cette décision n'a donc rien à voir avec une quelconque censure. La Lettre du Club ayant toujours réservé une place à ce que nous appelons "La carte blanche" dans laquelle toutes les opinions ou critiques sont admises, mais pas les provocations inutiles.
Je ne vous conteste pas le droit d'avoir publié le texte en question, mais par votre "chapeau" vous laissez planer un doute sur le Club. Or la lecture de notre dernière Lettre, les prises de position publiques faites à l'occasion de nos réunions mensuelles de novembre et décembre, voire un simple coup de téléphone pour "vérifier" comme doit le faire tout journaliste, vos informations, vous auraient évité de nous faire porter "le chapeau".
Roger Arduin (17.12.96)
L'introduction à la tribune de José d'Arrigo sur la fusion du Méridional et du Provençal n'avait pour autre but que de situer le parcours du signataire et d'expliquer la raison pour laquelle ce texte était parvenu à quelques rédactions, dont celle de L'Eveil hebdo. Loin de nous l'intention de faire porter le chapeau d'une censure au conseil d'administration du Club de la Presse ou d'ignorer les articles consacrés jusqu'alors à cette fusion, mais plutôt la volonté d'instaurer un débat public et éventuellement contradictoire sur ce qui est tout de même un événement. Un débat que la dernière mouture de la Lettre du Club de la Presse prend, en dehors d'un dessin de couverture et d'un éditorial, le soin d'éviter... Mais sans doute est-ce pour un prochain numéro, sinon à quoi servirait le Club ?
la rédaction