Aller ou ne pas aller à Epidaure...
Aurait-on pour le foot les yeux de Chimène et jouerait-on líavare quand il faut
aider le théâtre ? Ne sachant síil pourra, faute de financement, porter
sur la scène du Festival díEpidaure les couleurs de Marseille, le directeur
du théâtre Gyptis pose la question.
ìSi cíétait du foot, aurait-on tant de problèmes ? Sommes-nous dans un
pays civilisé, doit-on exporter seulement le football et pas líart ? Est-ce
quíon nía díintérêt que pour la Coupe du Monde qui va se dérouler
en 1998 et aucun pour le Festival díEpidaure ? Ce qui fait líhonneur díun pays, ce
níest pas le sport, cíest la langue. Le Festival díEpidaure est un événement
extraordinaire pour líimage de la ville, alors que líon va bientôt fêter
ses 26 siècles díexistence...î
Andonis Vouyoucas, directeur du Gyptis, devrait être fou de joie. Le Cycle Thébain,
ådipe-Roi et Antigone, la création de la compagnie Chatôt-Vouyoucas, a
été invité au Festival de théâtre díEpidaure. Un honneur
insigne, et un événement. Cíest la première fois depuis vingt ans
quíune troupe française est invitée à ce prestigieux festival international.
Le berceau de la tragédie grecque. Les sources mêmes du théâtre.
Mais cet honneur est aussi un cadeau empoisonné. Si le Festival díEpidaure achète
les deux représentations du spectacle, celui-ci, créé en 1996, doit
être remonté. Répétitions avec les vingt-trois comédiens,
le voyage et líhébergement, les frais de communication, le cachet des acteurs...
Andonis Vouyoucas estime quíil lui manque 1,2 millions de francs.
ìJíavais líillusion que les pouvoirs publics allaient précéder notre demande,
quíils seraient fiers et heureux de participer à cet événement.î Déçu,
et stupéfait, Andonis Vouyoucas découvre quíìEpidaure, les institutionnels,
ça ne les fait pas rêverî.
La DRAC a répondu négativement à sa demande de subvention. Anxieusement,
líéquipe du Cycle Thébain attend les réponses du conseil général
et de la Ville. Les représentations à Epidaure ont lieu les 22 et 23 août
et on est à moins de deux mois des répétitions.
Résolue à porter fièrement sur la scène díEpidaure les couleurs
de Marseille, la compagnie met tous ses espoirs dans le soutien du public auprès
duquel elle lance une souscription. Et auprès des chefs díentreprises qui voudraient
se saisir de líoccasion pour faire acte de mécénat et, en même temps,
une utile opération de communication. La chambre de commerce a promis son soutien
mais les choses ne se mettent pas en place aussi facilement.
La situation est, du coup, délicate pour la compagnie Chatôt-Vouyoucas.
Le Gyptis, soumis à un redressement financier drastique, ne peut engager aucune
dépense. Díoù líappel pressant quíAndonis Vouyoucas adresse à la Ville,
quíil estime en partie responsable, à cause de ìla faiblesse de ses subventionsî,
du déficit accumulé par le Gyptis.
Ivane Eymieu, qui présentait sa politique culturelle au conseil municipal en
soulignant que ìla vie culturelle est un élément fondamental de (lí) image
(de Marseille), devançant largement les secteurs de líéconomie, du tourisme
et même du sportî et qui précisait que 1 700 000 amateurs avaient fréquenté
en 1995 les lieux de spectacle et les musées tandis quíils níétaient que
380 000 supporters à avoir suivi les matches de líOM, serait-elle insensible
à cet argument ? Certes non. Elle assure díailleurs quíelle a fait au directeur
du Gyptis une ìproposition quíil a refuséeî. Sans doute níétait-elle pas
à la hauteur de ses espérances mais : ìJíai promis díétudier la question
de la subvention de fonctionnement du Gyptis, maintenant, il me demande une subvention
supplémentaire pour Epidaure. Le Gyptis níest pas le seul théâtre
de la ville à avoir des problèmes díargent, malheureusement...î, soupire
líadjointe à la Culture.
Le dossier est aussi à líétude du côté du conseil général
où il doit passer en commission díici une dizaine de jours. Contrairement à
ce quíexprime, sous le coup de líémotion, Andonis Vouyoucas, tout le monde,
y compris les institutionnels, se dit conscient de líenjeu que représente cet
événement non seulement pour le Gyptis et les comédiens du Cycle thébain
mais pour Marseille tout entière : líoccasion díexporter de notre ville une
image prestigieuse. La polémique qui síest ici instaurée témoigne
surtout du dialogue toujours difficile entre institutions et artistes dès quíil
síagit díargent. Líéternel débat entre les ìsaltimbanquesî et les ìgéomètresî.
dominique allard
Dominique Bluzet, directeur du Gymnase, líavoue : il lui a fallu du temps pour síidentifier
à Marseille, à cette ville mosaïque, particulièrement secrète
pour líétranger. Mais de cette ìnaissance avecî, de ce mariage díamour avec
Marseille, Dominique Bluzet a modifié sa perspective : ìA partir de là,
mon désir de citoyen a pris le pas sur mon désir díartiste. Et jíai accepté
pendant six ans de ne pas jouer au Gymnase. Car il me semblait plus important de
míinvestir pour faire en sorte que le Gymnase devienne un outil au service de la
citoyenneté.î
Comment ? Pour lui, la ville avait une revanche à prendre sur líEtat. Il fallait
faire du Gymnase un lieu díosmose avec la population marseillaise. En effet, quand
il est arrivé, il y avait un théâtre national díEtat, le Théâtre
national de Marseille avec ses 24 000 abonnés, qui monopolisait pratiquement
la parole théâtrale. Et, à côté, un petit théâtre
de la ville, le Gymnase avec 3 000 abonnés, qui faisait líaccueil de pièces
de boulevard ou de spectacles assez conventionnels. Pour Dominique Bluzet, la ville
se devait díavoir un vrai pôle théâtral bien à elle : ìMon rêve
a commencé à se réaliser quand on a créé chez nous, ì Dans
la solitude des champs de coton î, avec Patrice Chéreau, au cúur díune friche
industrielle. Ce jour-là, je me suis dit que la ville avait pris un pouvoir
sur líEtat. Car ce projet aurait dû être concrétisé par líEtat
puisquíil partait du théâtre díEtat parisien, líOdéon. Mais nous líavons
créé avant Paris. La ville signifiait de cette manière sa capacité
díinitiative à líadresse du citoyen marseillais.î
Ainsi donc, Dominique Bluzet se livre à un combat pour la citoyenneté.
Certes, mais dans un contexte de carence du politique, on pourrait ressentir le combat
comme bien naïf, voire même désespéré. De fait, Dominique
Bluzet avoue se sentir un peu seul mais sans désespérance : ìOn est obligé
de constater quíon a vidé de son sens le mot de citoyenneté. Cíest aujourdíhui
plus une aventure individuelle quíidéologique. ìAvantî on avait un parti de
citoyens, le Mouvement gaulliste et un parti de líutopie généreuse, plus
prolétaire, la gauche. Mais, depuis, líutopie a cessé de fonctionner, on
a vidé le mot de son sens. La génération Mitterrand a en effet montré
que les politiques pouvaient fonctionner sur du vent.
Cependant, ce níest pas parce quíeux níy croient plus quíon doit les suivre forcément.
Je reste profondément optimiste. Aujourdíhui est venu le temps des citoyens.
On níattend plus du politique quíil nous dise ce quíon a à faire. Il nous appartient
de líinterpeller sur des choses qui nous tiennent à cúur. A mon niveau, par
exemple, je me serais contenté de dire aux élus de la ville quíau moment
de la coupe du monde, on devait voir autre chose que du football. Jíaurais laissé
le soin aux politiques díimaginer ce quíil fallait faire... Cette fois, jíai ajouté
ma propre réflexion en essayant díenvisager quelque chose sans leur demander
même de subvention pour que Marseille puisse affirmer sa capacité à
offrir également un rêve díartiste. On fera revenir Bartabas. Cíétait
vraiment ma volonté de citoyen de faire quelque chose pour ma ville. Je ne veux
pas plagier Kennedy : ì Ne te demande pas ce que líEtat peut faire pour toi, mais
toi ce que tu peux faire pour lui î Mais cíest tout de même un peu de cela quíil
faut faire advenir. On doit être des militants de la citoyenneté.î
Et Dominique Bluzet de poursuivre : ìAujourdíhui, le Gymnase avec 16 000 abonnés
est un des premiers de France. On parle de nous un peu partout. Mais les habitants
du quartier ne viennent pas parce quíon est dans un espace de paupérisation.
Il nous fallait regarder ce quíon pouvait faire pour que notre vision de líart et
de la culture soit plus en adéquation avec la société díaujourdíhui.
Déjà, dans ce théâtre à líitalienne, plein de dorures, le
fait díavoir fait un spectacle avec Akel Akian et des sans domicile fixe, cíest-à-dire
Les maudits de la terre - a permis de poser un acte. Cela a été un geste
fort, interpellant pour les politiques. Mais peut-être avons-nous à aller
encore plus loin, à faire vraiment de líacte artistique un moment de fête,
accessible plus largement.î
elie somot