Marseille - Histoires de Famille
Autrement - Série Monde -1989
Un excellent ouvrage collectif sur Marseille, son histoire, son éternelle crise, son peuple et sa culture, publié par la collection autrement qui décidément aime notre ville, à laquelle elle vient d'ailleurs de consacrer un second ouvrage, centré sur le Cours Belzunce (Observation portée à l'attention des marseillais de Paris : je ne l'ai pas encore lu mais l'ai repéré récemment à la FNAC des Halles).
Le Pari de Marseille reproduit ici l'un des articles les plus originaux : "Les Dieux de l'Ohême" analyse les rapports de la ville avec son équipe de "ballon" et esquisse une superposition audacieuse entre la géographie sociale de la ville et celle du stade Vélodrome. Et oui ! Comme dans toutes les religions, le temple reflète l'ordre du monde et organise l'espace dans la cosmogonie des fidèles. Alors : choisissez vos places !!
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" NORDISTES ET SUDISTES
Comment les spectateurs se répartissent-ils dans l'espace annulaire du stade, cloisonné en tribunes, virages, quarts de virages, demi-virages, etc. ? Un trait frappe d'emblée: la géographie sociale de la cité se projette grosso modo sur celle du stade, offrant une carte vivante et en modèle réduit de la ville dans toute sa complexité, une théâtralisation expressive des rapports sociaux et vicinaux. Premier grand partage, entre les virages nord et les virages sud, reproduisant le grand clivage qui façonne la cité. Au nord, se regroupe un public jeune, scolaire et ouvrier, issu en forte proportion des quartiers et des banlieues populaires du nord de la ville: L'Estaque, Saint-Louis, Saint-Antoine, Sainte-Marthe... Parmi eux, on compte bon nombre de jeunes « beurs » dont les pères, en revanche, fréquentent peu le stade. Comme si l'adhésion à l'OM était un baromètre de l'intégration à la cité et la présence au stade une sorte de rite de passage sur ce chemin. Ce public jeune des quartiers nord forme une cohorte bruyante, passionnée, démonstrative et facétieuse. Sous les panneaux d'affichage des résultats qui se dressent au centre du virage, se tiennent les supporters les plus ardents, organisant une indescriptible mêlée quand l'OM marque un but. Ici, les corps se fondent dans la masse, formant une vague solidaire qui se balance au même rythme quand l'équipe gagne ou domine. Les lazzis et les objets les plus divers fusent du haut des gradins dans une atmosphère festive, désordonnée. Le nord est fortement conscient de ce qu'il représente dans le stade et dans la cité: il expose aux regards une immense banderole sur laquelle est inscrit North Yankee Army, emblème symbolisant une appartenance territoriale mais aussi, de façon diffuse, idéologique. Pour un jeune supporter des quartiers nord, quitter « son virage » n'est pas un geste anodin mais correspond, nous y reviendrons, à un changement dans sa vie personnelle ou sociale. Au nord, deux types de joueurs jouissent d'une forte popularité: le joueur lui-même originaire des quartiers nord, « mouillant le maillot », allant au contact, tel les saisons pas sées, José Anigo, célèbre pour son jeu rude et ses démêlés avec les arbitres (de façon significative, les clubs des quartiers nord de Marseille, à l'inverse de ceux du sud, sont réputés pour leur jeu dur); la vedette étrangère, prisée par l'ensemble du public, mais qui jouit ici d'un aura maxima, tel Joseph-Antoine Bell, gardien camerounais, fantasque et spectaculaire, capitaine de l'équipe de 1986 à 1988, figure emblématique du cosmopolitisme idéal de la cite.
Jusqu'à la fin de la saison 1985-1986, les « ultras », groupe de jeu nes supporters les plus démonstratifs et les mieux organisés, occupaient un espace bien délimité dans cette partie nord du stade. Au début de la saison 1986-1987, ils décidèrent d'investir le virage sud et d'y établir leur territoire. Cette migration dans l'espace du stade fut l'objet d'âpres discussions et vécue par certains, originaires des quartiers nord, comme un arrachement. « Ça m'a fait mal. Je suis de La Rose&emdash;un quartier du nord-est de la ville&emdash;et depuis que je suis tout petit, je viens aux virages nord. Depuis le début de cette saison, quelque chose s'est cassé », nous confiait l'un d'entre eux. En fait, cette migration tient aux projets, aux ambitions, à la composition sociale de ce groupe de jeunes supporters. Peu nombreux à leurs débuts, ils s'étaient installés dans la partie la plus turbulente du stade. Organisés, reconnus, ils gagnèrent un espace plus conforme à leurs origines (beaucoup sont étudiants résidant dans les quartiers sud de la ville) ou à leurs aspirations. "