Total Khéops de Jean Claude Izzo - Série Noire (N° 2370) Gallimard - NRF
Publié en 1995, ce roman est la première série noire d'un journaliste, amoureux de Marseille et bien dans le coup. Jean Claude Izzo rend hommage à Marseille et au groupe IAM, à qui il emprunte d'ailleurs le titre de son roman : Total Khéops, bordel immense.
L'histoire est celle de Fabio Montale, marseillais du panier, d'origine italienne. Inspecteur de Police de petite envergure, le héros est un flic un peu "social" affecté aux "quartiers", contemplant impuissant le désoeuvrement des cités. Entre sa voisine Honorine et ses disques de blues, Fabio vit aux Goudes, cultivant des amours fugaces où regrettant ses amours inachevées et perdues. Après l'assassinat de son ami d'enfance, Manu, l'effondrement progressif de son univers sentimental amène Fabio à prendre parti dans la guerre de succession que se livrent les parrains du milieu Marseillais.
L'aventure de Fabio traverse celle de Marseille et conduit l'auteur à mettre en scène la ville elle même, dont il décrit et commente la diversité. Jean Claude Izzo "prend parti" pour Marseille, son ton est souvent juste et ses impressions sont vivantes. Un bouquin sympa ! Sans déflorer l'intrigue, le Pari de Marseille présente ici quelques quelque pages, où la ville et ses quartiers constituent les principaux personnages.
*
"lls étaient huit. Seize-dix-sept ans. Ils montèrent au Vieux-Port. On les attendait à la station Saint-Charles Gare SNCF. Ils étaient regroupés à l'avant d'une rame. Debout sur les sièges, ils frappaient sur les pa rois et les vitres comme sur des tam-tam, au rythme d'un radio K7. A fond la musique. Rap, bien sûr. IAM, je connaissais. Un groupe marseillais vraiment top. On l'entendait souvent sur Radio Grenouille, I'équivalent de Nova à Paris. Elle programmait tous les groupes rap et ragga de Marseille et du Sud. IAM, Fabulous Trobadors, Bouducon, Hypnotik, Black Lions. Et Massilia Sound System, né au milieu des Ultras, dans le virage sud du stade vélodrome. Le groupe avait filé la fièvre ragga hip hop aux supporters de l'OM, puis à la ville. A Marseille, on tchatche. Le rap n'est rien d'autre. De la tchatche, tant et plus. Les cousins de Jamaïque s'étaient trouvé ici des frères. Et ça causait comme au bar. De Paris, de l'État centraliste, des banlieues pouraves, des bus de nuit. La vie, leurs problèmes. Le monde, vu de Marseille.
"On survit d'un rythme de rap,
voilà pourquoi ça frappe.
Ils veulent le pouvoir et le pognon, à Paris.
J'ai 22 ans, beaucoup de choses à faire.
Mais jamais de la vie je n'ai trahi mes frères.
Je vous rappelle encore avant de virer de là,
Qu'on ne me traitera pas
de soumis à ce putain d'Etat."
Et ça frappait fort, dans le compartiment. Tam tam de l'Afrique, du Bronx, et de la planète Mars. Le rap, ce n'était pas ma musique. Mais IAM, je devais le re connaître, leurs textes cartonnaient juste. Beau et bien. En plus, ils avaient le groove, comme on dit. Il suffisait de regarder les deux jeunes qui dansaient de vant moi. Les voyageurs avaient reflué à l'arrière de la rame. Ils baissaient la tête, comme s'ils ne voyaient, n'en tendaient rien. Ils n'en pensaient pas moins. Mais à quoi bon ouvrir sa gueule ? Pour prendre un coup de couteau ? A la station, les gens hésitèrent à entrer dans la rame. Ils se serrèrent sur l'arrière. Avec des soupirs. Des grincements de dents. Des rêves de bastonnades. Et des désirs de meurtres. Cerutti se glissa parmi eux. Il assurait la liaison radio avec le Q. G. Si ça tournait mal. Pérol s'installa, là où ça faisait le vide. J'allai m'asseoir au milieu de la bande, et ouvris un journal.
-Pourriez pas faire un peu moins de bordel ? Il y eut un moment d'hésitation.
-Qu'est-ce tu fais chier, mec ! lança l'un d'eux, en se laissant tomber sur le siège.
-P't'être qu'on t'gêne, dit un autre en s'asseyant à côté de moi.
-Ouais, c'est ça. Comment t'as deviné ?
Je regardai mon voisin dans les yeux. Les autres arrêtèrent de taper sur les parois. Sûr que ça devenait grave. Ils se serrèrent autour de moi.
-Qu'est-ce tu nous biffes, mec? T'aimes pas quoi ? Le rap ? Nos gueules ?
-J'aime pas que vous me fassiez chier. &emdash;T'as vu combien on est ? On t'emmerde, mec.
-Ouais, j'ai bien vu. A huit, vous avez de la gueule. Seuls, vous n'avez pas de couilles.
-T'en as, toi ?
-Si j'étais pas là, t'aurais pas à me le demander. Derrière, ça levait la tête. Ben, il a raison. Quoi, on va pas se laisser faire la loi. Le courage des mots. Réformés-Canebière. La rame se remplit encore. Je sen tais des gens derrière moi. Cerutti et Pérol avaient dû se rapprocher. Les jeunes étaient un peu désemparés. Je devinais qu'il n'y avait pas de chef. Ils déconnaient, comme ça. Rien que pour emmerder. Une provocation. Gratuite. Mais qui pouvait leur coûter la peau."