MARSIHO

André Suarez

Editions Jeanne Lafitte - 1990

La plume pamphlétaire d'André Suarez, nous offre un très beau portrait de Marseille. Remarquablement écrit, d'une lecture agréable et rapide, ce texte très personnel n'ignore rien des différents aspects de notre cité : de ses espaces à ses moeurs, de son histoire à sa culture. Qu'il soit saisi par la puissance de la ville, émerveillé par l'oeuvre de Daumier ou horripilé par la vulgarité d'une certaine image des marseillais, le verbe de Suarez est un véritable régal et l'ouvrage mérite certainement qu'on s'y arrête.

Le Pari de Marseille, soucieux de ne pas cultiver la langue de bois, vous présente ici un extrait farouchement critique sur une certaine forme....de culture massaliote !

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" De toutes les villes illustres, Marseille est la plus calomniée. Et d'abord, Marseille calomnie Marseille. Chaque fois qu'elle tâche à n'être plus elle même, elle grimace, elle se gâte au miroir de sa lie. Elle n'est jamais si laide que dans la louange de ses farceurs, les gens de lettre qui ont quitté Paris ou Lyon, pour passer l'hiver entre le Vieux-Port et la Plaine.

Ces bouffons ont naturellement fait de Marseille l'image la plus bouffonne : Marius et la bouillabaisse, bagasse et té mon bon, l'ail et péchère, César Coin de Reboul et Misé Favouille. Les histoires marseillaises valent les histoires juives, et à peine si elles sont moins basses. Les fesses de l'homme-singe et le bas ventre de ses guenons, les derniers échos de la digestion, l'ignoble indécence et le rire fécal en font presque toutes les frais. Et les excès ridicule de la parole, l'énormité des propos ne sont guère moins loin de l'excrément. Le théâtre de cette gaîté est un égout. Qu'on est loin de l'heureuse galéjade : le français la dénature. La langue française est un objet de trop pure lumière et de trop haute beauté pour les saillies d'une allégresse presque enfantine.

Je pense surtout à certain rustre impudent, qui s'est rendu considérable à Paris, parce qu'il est aux plumes de là-bas ce que le patron de lupanar et aux honorables clients et aux filles. Parce qu'il est la parodie de Crevel, il se prend pour Beyle; et ses esclaves le lui laissent croire : il est tout au plus le Stendhal des claques à trois sous. Il tient les assises à la porte des bouges ; et d'ailleurs, ce bel esprit fait un bouge de tout lieu où il siège, où il médite, où il rit. De là, il contemple Marseille et s'en inspire. Bien arrondi sur ses viandes postérieures, faisant naître ou mourir les mouches de son souffle, il enseigne les affranchis. Son docte entretien porte sur les formes les plus basses de la pensée, de la crapule et des moeurs; là, il s'étale et se reconnaît lui même : il est aussi critique. Il y trouve l'aliment et le feu nécessaire à faire pétiller le gras-double de sa fine allégresse. Tel est le génie de Marseille, à son dire, et naturellement le sien. Car il a beau sortir de quelque Pont-Audemer ou Pont-Lévêque et de la soupe à la graisse de boeuf, il se pique d'être plus Phocéen que le Pavé d'Amour.

Voilà les Parisiens qui ont donné sa figure à Marseille. Et la terrible ville est si loin de l'art, si étrangère en apparence à toute pensée, qu'elle accepte la honte de cette caricature. Bien plus, elle en cherche parfois la ressemblance; et même, elle a le vice de s'y conformer. "


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