"LE COMTE DE MONTE-CHRISTO"

Alexandre Dumas

(Toutes les grandes collections de poche ont édité ce livre)

De réputation internationale, cette oeuvre maîtresse d'Alexandre Dumas reste en réalité beaucoup moins lue que connue. Ses trois tomes de 500 pages en font fait reculer plus d'un (à tort, assurément!), à commencer par votre serviteur, avant que les besoins de cette chronique ne l'obligent à cette entreprise. Nul n'ignore pourtant l'histoire de la formidable vengeance d'Edmond Dantes, marin marseillais, arbitrairement emprisonné au Château d'If lors de la Restauration, suite à une dénonciation pour bonapartisme ourdie par des rivaux jaloux. Grâce aux secrets et à la science de l'Abbé Faria, son compagnon de cachot, Dantes, devenu Comte de Monte Christo se fera l'instrument de la Providence, pour abattre un à un ses anciens bourreaux.

Ce livre est un chef d'oeuvre. Il est presque impossible de se défaire de cette intrigue " à la Dumas " avant son dénouement. Monte Christo est un désespéré fascinant, dont la consommation effrénée de Haschich et les moeurs réservent au lecteur plus d'une surprise : à travers lui, Dumas lui aussi fait son voyage en Orient ! En filigrane se révèle par ailleurs une sympathique version bourgeoise de la lutte des classes, où les bons, auxquels le sort réserve ses faveurs, sont du côté des industriels industrieux et les méchants du côté de l'ambitieuse noblesse de robe parisienne. Enfin, on trouvera un portrait aussi pertinent qu'actuel des moeurs du "tout Paris", où chacun sait, à l'instar de l'immonde Villefort, " qu'il suffit de s'estimer soi même pour y être estimé ".

Mais Dantès est d'abord Marseillais et son aventure commence sur la mer Marseillaise, à laquelle il est arraché par la félonie d'un ambitieux procureur, aux ordres d'un obsur roi parisien. Le Comte de Monte Christo est donc le roman l'exilé (il faut bien que je vende un peu ma soupe !): du Château d'If à l'Orient, puis Paris, l'exil d'Edmond Dantès est d'abord un exil intérieur. L'histoire commence comme suit....

*

" Marseille - L'arrivée

Le 24 Février 1815, la vigie de Notre Dame de la Garde signala le trois-mâts le Pharaon, venant de Smyrne, Trieste et Naples.

Comme d'habitude, un pilote côtier partit aussitôt du port, rasa le château d'If et alla aborder le navire entre le cap de Morgion et l'île de Rion. Aussitôt, comme d'habitude encore, la plate-forme du fort Saint-Jean s'était couverte de curieux; car c'est toujours une grande affaire à Marseille que l'arrivée d'un bâtiment, surtout quand ce bâtiment, comme le Pharaon, à été construit, gréé, arrimé sur les chantiers de la vieille Phocée, et appartient à un armateur de la ville.

Cependant ce bâtiment s'avançait; il avait heureusement franchi le détroit que quelque secousse volcanique a creusé entre l'île de Calasareigne et l'île de Jaros; il avait doublé Pomègue, et il s'avançait sous ses trois hunier, son grand foc et sa brigantine, mais si lentement et d'une allure si triste, que les curieux, avec cet instinct qui pressent un malheur, se demandaient quel accident pouvait être arrivé à bord. Néanmoins les experts en navigation reconnaissaient que si un accident était arrivé, ce ne pouvait être au bâtiment lui-même; car il s'avançait dans toutes les conditions d'un navire parfaitement gouverné : son ancre était en mouillage, ses haubans de beaupré décrochés; et près du pilote, qui s'apprêtait à diriger le Pharaon par l'étroite entrée du port de Marseille, était un jeune homme au geste rapide et à l'oeil actif, qui surveillait chaque mouvement du navire et répétait chaque ordre du pilote.

(...)

Le jeune marin sauta dans le canot, alla s'asseoir à la poupe, et donna l'ordre d'aborder à la Canebière. Deux matelots se penchèrent aussitôt sur leurs rames, et l'embarcation glissa aussi rapidement qu'il est possible de le faire, au milieu des mille barques qui obstruent l'espèce de rue étroite qui conduit entre deux rangées de navires, de l'entrée du port au quai d'Orléans. L'armateur le suivit des yeux en souriant, jusqu'au bord, le vit sauter sur les dalles du quai, et se perdre aussitôt au milieu de la foule bariolée qui, de cinq heures du matin à neuf heures du soir, encombre cette fameuse rue de la Canebière, dont les Phocéens modernes sont si fiers, qu'ils disent avec le plus grand sérieux du monde et avec cet accent qui donne tant de caractère à ce qu'ils disent : " Si Paris avait la Canebière, Paris serait un petit Marseille. "



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