Noé
Jean Giono
Folio N°365
Noé, ou le "roman du romancier", saisit l'errance de l'écrivain à la fin d'un roman avant l'oeuvre à venir. Hanté par les ombres instables des personnages accomplis, mais habité déjà par leurs doubles à venir, Noé livre l'itinéraire méditatif de Jean Giono à travers la Provence, de Manosque à Marseille. Son oeil impitoyable, surnaturellement doté, traverse sans faillir les âmes et les corps, pour discerner toujours l'essence des créatures et de la création : le Charlemagne de la vallée de l'Ouvèze qui domine les montagnes et les fleuves, l'"avarice" du ramasseur d'olives et de Giono lui même. Puis Giono emprunte le train qui descend vers Marseille (étudiants d'Aix vous prendrez systématiquement ce train après lecture du livre !).
Le Pari de Marseille vous recommande spécialement la lecture du passage décrivant la visite de l'auteur à Marseille (pages 140 à 318). Celui ci compte parmi les plus belles pages ayant été écrites sur la ville. Superbe !
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"Quant à nous, avec notre tramway 54, nous continuons à glisser à petite allure le long du cours Lieutaud. D'autres voyageurs sont venus s'asseoir dans les places restées libres. A côté de moi, à la place de la femme à qui on a fait les rayons, s'est installé ce que, d'une façon générale, on peut appeler un contrôleur. Un homme d'âge mûr qui a des difficultés avec son estomac si on en juge par son haleine sûrie; des difficultés avec presque tous ses impédimentas (si on peut dire), yeux, nez, bouche, gorge, oreilles, bras et jambes; une sorte de rouage principal d'administration. Devant moi et par côté, ce sont des femmes et des hommes nouveaux, chargés de drames, d'itinéraires nouveaux, que je ne vais pas pouvoir suivre, mais que je vois très bien lancés dans Marseille comme une nouvelle poignée de graines, ou plus exactement, comme de petites gouttes de sang que le tramway 54 charrie et lance à chacun de ses arrêts à travers la ville.
Mais, attention: bien que nous soyons mainte nant en pleine vitesse dans la partie descendante du cours Lieutaud, voilà mon chapeau melon et cigarette sur l'oreille qui se dresse, Il bouscule un peu les gens de la plate-forme et fort habilement il saute sur la chaussée. La cigarette n'a pas quitté son oreille; le vieux chapeau melon: impeccable; il s'est recu sur des jambes qui, non seulement ont un très bon ressort mais beaucoup d'à propos (sur lequel il compte) car, dès qu'elles ont pris appui sur la chaussée, elles ont immédiatement pensé a exécuter un saut vers le trottoir au ras du mufle vernis d'une auto qui renâcle d'un coup de frein. J'ai juste le temps de voir que, d'un index précis, il cueille la cigarette sur son oreille et il se la met à la bouche. Je le perds de vue lui aussi. Il a pris une rue à gauche. Il descend la rue d'Aubagne. Il arrête un passant, il demande du feu et allume sa cigarette Un peu plus loin il se plante, les mains dans les poches devant la porte ouverte d'une boutique de décrottage. « Alors, Mille, qu'est-ce que tu dis de beau?&emdash;Eh! rien « , dit la voix qui parle dans le claquement des brosses. Il y en a ainsi pour sept à huit minutes qui sont un très joli régal pour l'homme à la cigarette et l'homme aux brosses. Ils blaguent et, de temps en temps, quand la réplique est bonne, l'homme à la cigarette cligne de l'oeil aux passants."