NOUS TROIS
Jean Echenoz
Les Editions de Minuit - 1992
(N.B.: cette page est le premier document HTML créée de toutes pièces par Jim P.. Bravo!)
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Inscrite à l'orée du « cyber-monde » et résonnant des échos techniciens du village mondial, cette histoire onirique exclut tout autre réalité que celle des sentiments et de la banale cruauté des chassé-croisés amoureux. L'ouvrage de Jean Echenoz, tour à tour personnage et narrateur, est original et rythmé. Alerte et pudique, son écriture, souvent très cinématographique, révèle une surprenante virtuosité.
Trois allégories tissent la trament de cette histoire d'amour à trois personnages. L'explosion d'une voiture créée l'opportunité d'une rencontre entre Mercedes-Lucie et « Lou » Meyer avant qu'un tremblement de terre ne libère l'espoir de leur amour. Celui ci se révèlera lors d'une expédition spatiale (oui,oui une vraie!) et vivra jusqu'à ce que le quotidien assassin refasse irruption, sous les traits du narrateur.
La terre qui tremble est celle de Marseille, où se déroule pour l'essentiel la première partie du roman. Les monuments de la ville s'effondrent et la panique se répand, alors que l'univers des principaux personnages à déjà basculé.
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" Maintenant cela tremble un peu partout, les escaliers de la gare ondulent comme un drap secoué par la fenêtre, leurs cent marches se déversent l'une sur l'autre et déferlent, rapide charriant des têtes de pierre et des trophées de bronze, des groupes d'angelots rebondissants. Les palmiers, de part et d'autre, ondulent plus qu'ils n'avaient jamais osé le souhaiter pendant que la haute allégorie de la ville, place Castellane, commence de se fendre longitudinalement. Une schize naît sur la tête couronnée, vive coupure qui se propage et qui divise son front puis disjoint ses épaules, ses seins, sépare les emblèmes blottis dans ses bras. Elle gagne la base de la colonne où la fontaine crachote une liquide pourpre et convulsif. Puis se tordant sur lui même à son tour ce monument croule, s'abat sur les banques et les bars autour de la place. Très vite, partout, fuyant les domiciles qui ne garantissent plus rien, toute une foule s'est retrouvée dans la rue sous une chaude pluie d'éclats de verre et de béton, de ferraille, de pierre de taille et de pots de fleurs. D'abord on a reflué dans les maisons, on est ressorti quand ça s'est un peu calmé. Aveugles dans la poussière, on s'agite en tous sens, puis une majorité parait choisir de gagner le bord de la mer. Scènes de foule. On se bouscule sans méthode vers le port, on a tous à peu près le même regard mais on n'est pas tous entièrement habillés, certains serrent contre eux quelqu'objet sauvé de justesse, imprévisible objet qui est leur passeport autant que leur fox-terrier. Qui peut-être une sacoche, un plateau, une ombrelle dans une couverture, un listing d'ordinateur, l'édition de poche d'un roman d'Anabel Buffet. Un supplément de panique gagne la foule en marche lorsque la basilique se décapsule, sa coupole expulsée s'éparpillant sur la Sécurité sociale de la rue Jules-Moulet. Plans généraux de foule affolée, plan moyen de Cynthia courant dans la foule : on voit Cynthia passer devant un tramway 68 qui a versé sur son flanc boulevard Chave, on ne voit pas le jeune homme râblé qui est parti hier soir avec elle. Contre champ sur la mer qui incarne en pareil cas le refuge, la sécurité. La mer garde son calme au chevet des tremblements de terre et puis surtout rien n'est construit dessus, rien ne peut s'y démolir nul débris ne peut vous y casser le crâne, croient-ils ces innocents. Plusieurs fissures se sont ouvertes à l'est du Vieux Port, crevasses arborescentes au beau milieu de la rue, certaines exsudent une matière chaude et noire ou seulement des vapeurs chaudes et noires Des colonies d'insectes en sortent, un long reptile ou deux, cela sent le chlore et l'éther, le soufre et les gaz rares, non loin déjà traînent quelques rats. (...) Mais pour l'instant, pendant que Marseille tremblait, c'est toute une partie de son socle sous marin, au loin, qui vient de s'incliner."