L'Or et la Soie
Raymond Jean
Babel Roman - Actes Sud -1990
Universitaire marseillais, professeur de littérature à la faculté d'Aix en Provence, Raymond Jean a la manie d'écrire d'excellent romans sur tous les coins du monde qu'il aime, à commencer par Marseille. Sa réputation littéraire n'est plus à faire, depuis que " La Lectrice " et surtout, son adaptation cinématographique, lui assuré le succès et la réputation qu'il méritait, sans l'avoir jamais vraiment cherché.
Publié au Seuil en 1983, le roman de l'"Or et la Soie " se présente comme une enquête historique sur la grande peste de Marseille, menée par un survivant, libre-penseur et libertin : " Mon nom est Etienne Bruselin. Je suis ce qu'on appelle un érudit local. J'ai deux passions : la vérité historique et les catins de Marseille ".
En tête de l'ouvrage un avertissement en résume le contexte et le propos : "En 1720, la dernière grande peste d'Occident ravagea Marseille. Les origines en furent attribuées à la fatalité, la Providence, le courroux de Dieu. Elles étaient en réalité de nature toute humaine. Mais on les dissimula. "
Raymond Jean refuse pourtant de s'ériger en procureur, lorsqu'il établit l'enchaînement de circonstances et de responsabilités qui, suite à l'arrivée d'un bateau pestiféré dans la baie de Marseille, le " Grand Saint Antoine ", ont conduit à la mort plus de 50 000 personnes, soit la moitié de la population de la ville. Mais les faits parlent d'eux mêmes tout au long de ce roman, très vivant et excellemment construit : la collusion des échevins et des négociants, la bienveillante légèreté de " MM. les Intendants de la Santé du Port de Marseille " chargés du contrôle sanitaire et des autorisations de débarquement des précieux textiles, la tolérante et meurtrière habitude marseillaise des petits trafics en tout genre, les tentatives de récupération idéologique de l'Eglise, notamment par la voix du dévoué Monseigneur Belzunce qui voit dans le fléau un châtiment divin punissant une ville de luxure, la grandeur d'âme de quelques médecins ou de personnalités telles que le Chevalier Roze, la protection des bourgeois derrières les murs de leurs bastides et l'atroce mort du peuple dans la rue.....
Fort habilement, Raymond Jean souligne aussi l'acharnement des autorités locales de l'époque, pour nier l'existence de la peste alors même que le mal culmine, grâce notamment aux trésors de rhétorique médicale des grands professeurs de la faculté de médecine de Montpellier, invités par la ville à dresser un diagnostic (la mort est du à des " fièvres malignes ", " une mauvaise alimentation "...). Le lecteur est par là même sobrement prévenu contre les fléaux et les mensonges de l'avenir. (NDLR: " responsable mais pas coupable ", " le nuage atomique s'est arrêté à la frontière.... ").
Après la peste, Etienne Bruselin aperçoit en songe la parade des autorités locales, s'auto-félicitant pour leurs mérites durant les mois de épreuve. Son rêve se conclut ainsi...
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" Mais enfin, il est clair que certaines gens mettent leur possession au dessus de tout. Et je vois bien, après avoir tenté, non sans mal, de débrouiller les fils de la vérité et de donner mon témoignage, qu'il y a un inconvénient majeur à avoir pour maître d'une cité des hommes qui sont aussi les maîtres du négoce. Qu'ils soient de bons administrateurs et d'un coeur ferme dans les périls ne change rien à l'affaire. Leurs intérêts les tiennent. Si vous avez des doutes là dessus, il y a au moins une catégorie de personnes que vous pouvez interroger et qui vous informeront : les assureurs de leurs cargaisons. Ils sont en querelle avec eux en ce moment pour des raisons qui ne sont pas des meilleures et leurs renseignements, si vous en trouvez quelques uns (car ils ont trépassé ,comme les autres) vous éclaireront sur la prudence des grands hommes. Ils détiennent l'or, et pour sauver leur précieuses étoffes, ils n'ont pas hésité à nous plonger dans le gouffre où nous sommes descendus. Aujourd'hui, c'est de l'ordre qu'ils sont devenus les sauveteurs et les voilà trônant sur les estrades. Mais je rêve, ne l'oubliez pas. "