Penser « région », c'est déjà voir un peu plus loin que son clocher, mais cela ne suffit pas. Le développement des communications fait naître nouveaux ensembles. Quel est notre avenir au sein de ce paysage humain qui se recompose très vite sous nos yeux ?

Pierre Rastoin



(Article paru dans le journal "Guarrigue"
La Baume-lès-Aix, Chemin de la Blaque
13090 Aix-en-Provence - Tel: 04 42 16 10 30)


 Le midi français dans la nouvelle donne européenne


Le XXème siècle, commencé à Sarajevo en 1914 et par la Révolution d'octobre en 1917, se clôture, plus rapidement que prévu, avec les événements symétriques de la chute du Mur de Berlin en novembre 1989 et de l'Acte Unique Européen du 1er janvier 1993. Après un siècle de révolutions et de guerres civiles européennes, se protile en ce début de millénaire le grand rêve gaullien I'Europe unie de l'Atlantique à I'Oural, sans vraie frontière, ni économique. ni peut-être demain politique.

Pour nous, Français, c'est une révolution tranquille mais capitale. Le centre de l'Europe se déplace vers l'Est. Bientôt ce ne sera plus Bruxelles, encore moins Strasbourg, qui sera la capitale de l'Europe, mais, soyons-en bien conscients. ce sera Berlin ! Berlin, parfaitement placé, en pleine reconstruction, en plein développement économique. Toute notre stratégie politique, économique, sociale est à revoir: qu'en sera-t-il de la Méditerranée, de l'Arc Latin ? Qu'en sera-t-il de Marseille et de la Provence ?

Dans un monde ouvert, libéral, I'accent sera mis plus que jamais sur les échanges et les transports. Les grands développements urbains se feront aux carrefours stratégiques, aux lieux de transfert de l'intelligence et de l'information, des marchandises et des capitaux, des hommes et des civilisations: aux points qualifiés de "nodaux",

Comment, dans ce monde en transformation rapide, Marseille et sa région peuvent-ils encore se situer ?



LES GRANDES MANOEUVRES EUROPEENNES

Le moteur de l'Europe, petit cap occidental de l'Eurasie, tourné vers l'Océan et le Nouveau Monde, depuis cinq siècles, se " rériente " vers l'Est. Vers cette Europe continentale, long temps oubliée; vers le Moyen-Orient, où la paix avance à grands pas; vers l'Extrême-Orient surtout, miroir aux alouettes du monde économique. La France,traditionnellement tournée vers le Sud ou I'Ouest, n'est pas la mieux placée dans ce grand mouvement.

Après la prédominance, toujours actuelle, de la route et le foisonnement des autoroutes, source accrue de pollutions, on redécouvre les grands moyens de transport traditionnels: le fer et I'eau, au coût de revient bien moindre, à tous points de vue.

L'axe Nord-Sud: véritable autoroute ferroviaire, par un TGV ultramoderne, va joindre la Mer du Nord à l'Adriatique, de Hambourg à Trieste. Passant par Berlin et Munich, il rejoint, par un immense tunnel sous le col du Brenner, Milan où va se construire un aéroport international à financement partiellement européen.

L'axe Ouest-Est: à dominante fluviale, emprunte la future canalisation Rhin-Rhône et se branche sur l'axe existant Rhin-Main-Danube, joignant Lyon à Constanza en Roumanie, futur port majeur de l'Europe du Sud-Est sur la Mer Noire. Lyon étudie son raccotdement à l'axe Nord-Sud en préparant active ment sa liaison TGV avec Milan et avec Strasbourg. Quant à Barcelone, poursuivant son ambition de devenir la capitale politique et économique de la Méditerranée, elle pense à un raccordement par TGV: Lyon via Montpellier. On voit bien çe dessiner alors le grand axe BarceloneConstanza.

Le triangle Londres-Rotterdam-Paris, prolongé par le grand ensemble - la grande banane bleue - qui, de la Hollande à Milan, traverse Ruhr, Suisse et Lombardie, draine déjà l'essentiel des investissements et chacun cherche dès lors comment s'y racorder. Malgré les voeux pieux et les lois de décentralisation, Paris dans cette perspective, recentralise plus que jamais l'activité économique, culturelle et stratégique de la France.

Placée essentiellement hors des circuits économiques de demain, la France court de grands risques de se voir spécialisé dans l'agriculture et le tourisme, lieu de villégiature des décideurs et des acteurs économiques de l'Europe du Nord et du Centre,

Cependant, dans cette grande redistribution des cartes, Lyon prépare, de longue date déjà, sa stratégie pour se situer en capitale du Grand Sud-Ouest européen. Elle s'y emploie par I'organisation des liaisons routières, fluviales, ferroviaires, aériennes: elle a réussi, elle, à jumeler avion et fer à Satolas. Elle soigne son rayonnement économique et culturel et surtout l'unité politique dans sa région: I'élection d'un maire à la stature internationale comme Raymond Barre s'inscrit bien dans cette stratégie. Si d'ores et déjà, I'essentiel du trafic maritime de Lyo passe par Anvers, qu'en sera-t-il demain avec la jQnction Rhir Rhône ? Ne nous faisons aucune illusion, il ne viendra pas Marseille; ce sera plutôt l'inverse ! Et si Lyon deviant cetl capitale, c'est Barcelone qui sera la fenêtre de l'Europe sur Méditerranée.

Si l'on suit cette logique - que tout prépare -, Marseille, la Provence et la Ligurie - que tout rassemble - se retrouvent bannalisées, réduites au rang de sites touristiques ou de plages à bronzer pour les gens du Nord I



L'ETAT DES LIEUX EN PROVENCE-COTE D'AZUR

Dans cette grande vision géostratégique, que pesent nos régions méditerranéennes: "L'arc méditerranéen français"? Peu de choses en elles-mêmes ! Leur survie, comme régions équilibrées, leur impose de se rattacher étroitement à la vallée du Rhône et à la Région Iyonnaise pour redonner jeunesse au concept du "Grand Delta" des années 60. Mais en veulent-elles ?

Et pourtant! Nos régions occupent une situation géographique essentielle, dans des conditions climatiques exceptionnelles. Des ports bien abrités, modernes et performants - qui doivent gagner en fiabilité- jalonnent son littoral. Eau profonde, absence de marées, vaste arrière-pays aisément relié à l'Europe, potentialités touristiques leur confèrent des attraits supplémentaires. Fruits d'une très vieille urbanisation, trois agglomérations importantes, Aix-Marseille-Etang de Berre (1 500 000 hab.), Nice Cannes Antibes (850000hab.), et Toulon-Hyères (440000hab.) se classent parmi les plus peuplées de France, Le développement universitaire, scientitique, culturel a fait des progrès considérables depuis dix ans. L'industrie a su se moderniser et occupe des positions en pointe dans les secteurs de l'atome, de l'électronique . de l'aéronautique, de la pétrochimie, de l'offshore, sans pourtant constituer encore un vrai tissu industriel.


Mais devant ce constat que chacun se plaît à afficher, que de lacunes !

Aucune unité politique à la dimension du potentiel économique ! Bien plus, chaque collectivité se complait en "guéguerres" bien gauloises - ah, Astérix ! - en organisant son propre développement autour d'elle sans se soucier des voisines et bien souvent contre elles.

Pas d'arrière-pays industriel organisé; pas de plate-forme d'échanges internationaux, malgré l'immense port très moderne de Marseille-Fos; aucune politique commerciale susceptible de remplacer le traditionnel trafic colonial, et surtout rien vers les débouchés majeurs historiques que pourraient être, pour Marseille et la Provence, le Sud-Est asiatique - Marseille: ..Porte de l'Orient .. -, I'Est méditerranéen - Turquie, Égypte... - ou l'Amérique du Sud: combat entre la géographie et l'histoire...

Par ailleurs, Ia façade nord de l'Afrique, prolongement séculaire du Midi Mediterranéen, est dans un tel état qu 'aucune perspective de développement n'apparaît clairement.

Enfin, une perte de moral généralisée, une capacité d'auto dénigrement remarquable, un éclatement de l'espace freinent le développement du marché du travail et entraînent par conséquent un chômage considérable dont on ne voit pas s'amorcer la résorption. Tous facteurs qui ne facilitent pas la solution de crise sociale et urbaine dont Marseille et sa région n'arrivent à se sortir depuis plus de trente ans.

Plus que jamais hors du coup, mais moins fiers de cette singuliarité que naguère, comment les Provençaux et les Marseillais peuvent-ils éviter la transformation de leur région en pôle touristique créateurs d'emplois précaires et mal payés ?

Rien n'est encore définitif. Des opportunités se présentent, s'amorcent, des solutions se mettent en place. Des responsables commencent à réagir. Et je vois une vraie espérance dans de nombreux cadres marseillais, formés dans nos universités, grandes écoles, qui, partis en région parisienne, faute de trouver un premier emploi dans la région, n'aspirent plus aujourd'hui que de revenir à Marseille.

Une prise de conscience locale, une volonté nationale d'aménagement du territoire... A nous de saisir cette chance !



UNE NOUVELLE POLITIQUE POUR LE MIDI MEDITERRANEEN

Il est clair que la France, qui se veut, plus que jamais, Ieader de la construction européenne. ne peut se satisfaire de ces grandes, manuvres entraînant la marginalisation de la majeure partie de son territoire. Le récent débat national pour l'Aménagement du Territoire, largement decentralisé sous l'autorité de Charles Pasqua prévoit au contraire une nouvelle dynamique pour l'espace Midi Méditerranéen "plaque tournante et pôle stratégique entre l'Atlantique et Méditerranée, entre Ibérie, et reste de l'Europe, entre Nord et Sud, I'émergence d'une métropole méditerranéenne en formation..." L'ampleur des investissements déjà programmés: Euro-Méditerranée, Grand Plan Urbain de Marseille Nord, TGV, canalisation Rhin-Rhône le montre bien...

Tout le problème est de savoir s'il y a réellement volonté commune des Marseillais et des Provençaux de profiter de cette orientation nationale. Ne nous leurrons pas: I'État n'ira pas contre les élus locaux ! Or les élus locaux sont, beaucoup plus qu'on ne le pense, à l'écoute de leur opinion publique, des groupes d'influence, des associations... Qu'ils fassent entendre leur voix !

Comme rarement dans l'histoire, nous disposons dans les trois ans à venir d'un choix réel; tout est encore ouvert:

- soit aller de l'avant, nous organiser en véritable région, prendre toute notre place dans le concert européen, faire appel à tous nos "enfants" expatriés;
- soit nous replier, pour longtemps, dans un déclin inéluctable, avec nos petits pouvoirs locaux, perdant nos centres de décision et nos élites.



L'enjeu est dans l'émergence d'une métropole régionale capable d'être le relais du pouvoir central, siège directionnel, lieu de débats et de rayonnement. Et là, deux politiques s'affrontent à ce jour.

La première part de la constatation qu'une métropole se construit autour d'un cur riche, siège des pouvoirs, du commerce de qualité, des lieux de culture et qui rayonne sur une banlieue de plus en plus pauvre. Dans cette perspective - c'est, semble-t-il, celle du Président du Conseil Général des Bouches-du-Rhône -, Ie futur centre de l'agglomération devrait se situer près d'Aix (I'Arbois ?), ville moderne, riche, de belle réputation. Marseille se définit alors comme la banlieue pauvre, le port industriel, "le Pirée" d'Aix. Cela justitie alors les investissements à l'Arbois, et notamment une gare TGV, même si les études montrent qu'elle serait peu rentable. Elle drainerait en effet nombre de voyageurs de la Région sur l'aéroport international de Lyon-Satolas, au détriment de celui de Marignane, réduit aux lignes intérieures.

La seconde considère le cas, un peu exceptionnel, de Marseille avec son mélange historique entre riches et pauvres, immigrés et autochtones, son intégration du port et de l'industrie dans la ville commerçante, son caractère typiquement méditerranéen, sa capacité de créer "de la ville" . Marseille est alors, bien evidemment, le centre de l'agglomération et doit s'organiser en conséquence. Elle ne peut plus se contenter de son anarchie bon entant. Elle doit se préparer à devenir vraiment la capitale de cette grande région, sans absorber ses villes voisines, mais en assurant avec elles la gestion commune de l'agglomération. Il n'est plus besoin alors de faire une gare TGV à l'Arbois, mais plutôt pour un coût équivalent organiser une dérivation sur Aix et créer la gare secondaire au coeur même d'Aix.

Ce dernier choix plus réaliste, plus dynamique est aussi plus opérationnel à court terme, si ... Marseillais et Aixois se mettent enfin d'accord.


Une telle politique implique une véritable stratégie, déjà suggérée par l'État dans son schéma d'Aménagement du Territoire. Telle une fusée à trois étages, elle se développe en trois temps.

Marseille a laissé dépérir son centre au bénéfice de ses 111 quartiers. Occasion unique de recréer le centre, Euro-Méditerranée va bien au-delà d'une opération d'aménagement d'urbanisme. Son budget, de 1,7 milliards de francs sur quatre ans, n'est important qu'en apparence - à comparer aux 7 milliard de budget annuel de Marseille ou aux 1,2 milliards investis par collectivité dans le site de Rousset en faveur de Thomson et Atmel. Mais c'est une des très rares "Opérations d'lntérêt National"(1). Sa dynamique doit aider Marseille à faire un saut culturel vers l'international: à retrouver son orientation traditionnelle vers l'Orient, I'Amérique du Sud ou la Mer Noire, à créer ou développer des Écoles Internationales, des Instituts spécialisés - École de Langues Orientales, la Bibliothèque de la Méditerranée, I'Institut du Monde Arabe (pourquoi donc est-il à Paris ?) -, à conduire un véritable politique commerciale qui ne soit pas seulement limitée au Port ou à deux ou trois entreprises de pointe.

L'action publique ne doit être que le détonateur d'une dynamique pour tous les Marseillais: refaire de Marseille une ville organisée structurée autour d'un centre vivant, vitrine internationale de la France en Mediterranée et au-delà. Pour autant ne doivent pas être oubliés les quartiers Nord de Marseille, interface avec le Pays Aixois, qui font l'objet d'un Grand Projet Urbain (GPU), lui aussi fortement subventionné.

Plutôt gue de faire des travaux d'approche vers les deux autres grandes métropoles de la Région, Toulon et Nice, en pleine résurgence de nationalisme local, il est capital de mettre en place, enfin, une véritable organisation de l'Aire Métropolitaine. Ce qui passe d'abord par une association entre les deux grandes villes d'Aix et de Marseille. Leur osmose économique et sociologique est grande. L'ampleur des migrations quotidiennes alternées - près de 100 000 par jour - le montre à l'évidence. Les relations politiques et administratives doivent suivre pour créer le choc psychologique permettant d'avoir enfin un discours positif sur Marseille. Tout doit être mis en oeuvre pour expliquer à la population, plus réceptive que ses élus, I'intérêt que chacun peut trouver à ce rapprochement.

Bien évidemment, I'histoire et le fossé culturel entre les deux villes exigent beaucoup de prudence et de respect. De nombreux indices permettent d'espérer un dénouement rapide de la situation et la création officielle de ce qui n'est, pour l'instant, qu'un sigle pour techniciens: AMMA.

Croire que Marseille et Lyon peuvent avoir une destinée séparée relève de l'illusion. Même si Lyon peut espérer tirer seule son épingle du grand jeu européen, mieux que Marseille, un dépérissement économique de la Vallée du Rhône s'en suivrait immanquablement. Lyon verrait refluer sur ses banlieues Sud et Est - Villeurbanne, Vénissieux, Vaulx-en-Velin... -, déjà en grand danger, de nouvelles populations en deshérence qui risquent de lui porter un coup fatal.

Bien au contraire, la complémentarité économique. touristique, universitaire entre les deux métropoles est trop évidente pour ne pas appeler, sans retard, une véritable coopération administrative et politique. D'ici trois ans, le cur de Marseille sera à une heure de TGV du cur de Lyon. Autoroutes, fleuve navigable à gabarit international, aéroports modernes et surtout un sillon à l'urbanisation quasi ininterrompue imposent de faire taire un antagonisme qui n'a que trop duré. L'ensemble Rhône-Alpes et Provence-Alpes-Côte d'Azur, organisé autour de ses deux grandes métropoles, constitue enfin une région à l'échelle européenne, largement comparable à la Catalogne. à la Bavière ou Lombardie-Piémont. De nombreux contacts économiques et aministratifs existent déjà. La récente prise de position des maires, par son côté symbolique. montre que les responsables politiques au plus haut niveau - élus, rappelons-le, jusqu'en 2001 au moins - sont bien décidés à faire changer la vitesse.


Fin de siècle. début de millénaire, il y a bien longtemps que notre région n'avait bénéficié de tant de sollicitude du pouvoir central. Chance historique. mais... chance à saisir rapidement. Les équipes en place ont la charge, comme rarement dans notre histoire de faire les choix et de conduire le changement. Comment notre région peut-elle se situer dans ce grand jeu international sans perdre son âme, ses traditions d'accueil, son rôle de pont entre les civilisations, ce qui fait tout à la fois le bonheur de vivre des méridionaux et lui donne un caractère tragique parfois ?

"Marseille-Espérance" qui rassemble autour du maire de Marseille tous les chefs religieux de la ville montre la voie du respect, de I'écoute de chacun. de l'ouverture au monde. Ces valeurs, fortes et dynamiques. peuvent donner à nos concitoyens, aux jeunes surtout. une raison d'apporter une couleur originale dans le grand concert mondial en développement accéléré.

Pierre Rastoin - Marseille


(1) Opération d'lntérêt National, label très recherché, défini par le Code de l'Urbanisme, ll n'a que cinq à ce jour dont La Défense à Paris, Fos sur Mer ou Dunkerque.

(2) Je reprends volontairement le titre de l'article au symbole extèmement fort, co-signé par Raymond Barre, maire de Lyon, et Jean-Claude Gaudin, maire de Marseille, dans le Monde du 24 mai 1996.


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