LES MYSTERES DE MARSEILLE
Emile Zola
Editions Jeanne Laffite
Très agréable surprise que ces Mystères de Marseille y compris pour qui n'est pas, a priori, fanatique de Zola. Inspiré de faits réels de la chronique marseillaise du 19è siècle, ce roman, publié en 1867 sous forme de forme de feuilleton dans le "Messager de Provence", révèle bien plus de talent qu'une simple oeuvre "alimentaire" que quelques marseillais acharnés auraient exhumée (au passage, il faut quand même souligner que Jeanne Laffitte fait du super boulot!!!). La construction et les personnages sont simples, le suspens est là et le tout se lit aussi facilement qu'agréablement.
A travers ce "roman historique contemporain", Zola conte en fait bien plus que l'histoire des amours tragiques de Philippe Cayol et Blanche de Cazalis, ou l'aventure, réelle, d'un bourgeois républicain séduisant la fille d'un député légitimiste sous la Monarchie de Juillet. Au delà de l'affrontement de classe (où du "duel social", pour reprendre le titre de la seconde édition de l'ouvrage), qui forme la trame du roman et atteindra son paroxysme lors d'une émouvante et sanglante émeute ouvrière, c'est une véritable galerie de portraits, mettant en scène une Marseille du négoce, de la finance et du jeu qui est offerte. De Marseille à Aix, Marius (sic) Cayol, le candide frère du séducteur coupable, aidé par la belle et maligne "Fine", affrontera tour à tour, notaires et banquiers véreux, dames de petite vertus, usuriers, joueurs, parvenus, prêtres ambitieux, aventuriers politiques et toutes sortes de cliques et coalitions d'intérêt qui font et défont les fortunes marseillaises. C'est cette réalité, que Marius Cayol découvre lors de son dialogue avec un aristocrate Saint Simonien, M. de Girousse, qui l'aidera discrètement tout au long de son aventure.
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"- Aviez vous la naïveté de croire que tous ces millionnaires, que tous ces parvenus, que tous ces gens puissants qui vous dominent et vous écrasent aujourd'hui, sont de petits saints, des justes, dont la vie est sans tache? Ces hommes étalent, à Marseille surtout, leur vanité et leur insolence ; ils sont devenus dévots et cafards ; ils ont trompé jusqu'au honnêtes gens qui les saluent et les estiment. En un mot, ils forment à eux tous une aristocratie ; leur passé est oublié ; on ne voit que leur richesse et leur probité de fraîche date. Eh bien ! J'arrache les masques. Ecoutez...Celui-ci a fait fortune en trahissant un ami ; cet autre, en vendant de la chair humaine ; cet autre en vendant sa femme et sa fille ; cet autre en spéculant sur la misère de ses créanciers ; cet autre en rachetant à vil prix, après les avoir adroitement discréditées, toutes les actions d'une compagnie dont il était le gérant ; cet autre, en coulant un navire chargé de pierres en guise de marchandises, et en se faisant payer par la compagnie d'assurance, le prix de cet étrange chargement ; cet autre, associé sur parole, en refusant de partager les chances d'une opération, dès lors que cette opération est devenue mauvaise ; cet autre, en dissimulant son actif, en faisant deux ou trois faillites et en vivant ensuite comme un homme de bien ; cet autre en vendant pour du vin de l'eau de Campêche ou du sang de boeuf ; cet autre, en accaparant des blés en mer pendant les années de disette ; cet autre en fraudant le fisc sur une grande échelle, en essayant de corrompre les employés et en volant tout sont saoul l'administration ; cet autre en mettant au bas de ses billets des signatures fausses de parents ou d'amis qui n'osent nier, le jour de l'échéance, et qui payent au besoin plutôt que de compromettre le faussaire ; cet autre en incendiant lui même son usine ou des vaisseaux assurés au delà de leur valeur ; cet autre en déchirant et en jetant au feu les billets qu'il a arraché des mains de son créancier, le jour du payement ; cet autre, en jouant à la Bourse avec l'intention de ne pas payer, ce qui ne l'empêche pas de s'enrichir huit jours après, au dépens de quelque dupe....
La respiration manqua à M. de Girousse. Il garda un long silence, laissant la colère se calmer. Ses lèvres s'ouvrirent de nouveau, il eut un sourire moins amer.
-Je suis un peu misanthrope, dit-il doucement à Marius, qui avait écouté avec douleur et surprise, je vois tout en noir. C'est que l'oisiveté à laquelle mon titre me condamne, m'a permis d'étudier les hontes de ce pays. Mais sachez qu'il y a d'honnêtes gens parmi nous. Le malheur est qu'il redoutent ou qu'ils méprisent les coquins."